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Pollution sonore : comment le décibel devient un chiffre

Pollution sonore : comment le décibel devient un chiffre

Par Philippe D.

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Philippe D.

On retient d'une étude de bruit un seul nombre, affiché en décibels. Ce nombre n'a pourtant que peu de rapport avec ce que perçoit l'oreille posée sur le rebord d'une fenêtre : il est le dernier maillon d'une chaîne de production que l'État documente depuis les arrêtés de 2006, et que les définitions rapides survolent. Les moteurs de recherche expliquent ce qu'est un décibel ; ils disent beaucoup plus rarement comment le chiffre qui circule dans les cartes de bruit est fabriqué.

Le chiffre de la pollution sonore affiché sur les cartes ne se lit pas sur un sonomètre : c'est un indicateur construit. Un niveau équivalent calculé à 4 mètres du sol, pondéré A, puis majoré de 5 dB(A) en soirée et de 10 dB(A) la nuit. Cette chaîne, et elle seule, donne au chiffre sa valeur.

Que mesure un sonomètre, et pourquoi son chiffre ne suffit pas ?#

Le sonomètre est, selon l'INRS, l'instrument de mesure basique du bruit. Sa lecture ne suffit pas à produire le chiffre des documents publics, pour deux raisons que le métier connaît et que le lecteur ignore.

La première tient à l'échelle. Le décibel est logarithmique : deux machines identiques à 80 dB(A) ne font pas 160, mais 83 dB(A), exemple chiffré donné par l'INRS. Je me souviens d'un camarade de projet de fin d'études qui refusait de le croire, en modélisation acoustique : ajouter une source ne changeait presque rien, en retirer une changeait tout. Cette arithmétique est le socle de tout ce qui suit. L'INRS pose dans la même page les repères physiologiques : 0 dB(A) au seuil de perception, 50 dB(A) pour une conversation, 80 dB(A) comme seuil de nocivité pour une exposition de huit heures par jour, 120 dB(A) à la douleur.

La seconde tient au filtre. Le signal brut est traversé par la pondération A, qui, dans les termes du guide méthodologique Sétra/Cerema d'août 2007, « rend compte de la sensibilité de l'oreille en fonction de la fréquence ». D'où le dB(A) : la lettre A n'est pas une unité, c'est une courbe appliquée au signal. À ces niveaux s'ajoute la notion de niveau équivalent, qui lisse les fluctuations sur la période retenue : le même guide définit par exemple Ld comme le niveau sonore LAeq de 6h à 18h. La DREAL des Pays de la Loire assigne à l'ensemble une finalité : ces indicateurs s'expriment en dB(A) et traduisent « une notion de gêne globale ou de risque pour la santé ».

Fabriquer un chiffre à partir de mesures n'est pas propre au bruit : l'indice ATMO de la qualité de l'air procède de la même manière, et c'est là aussi la construction qui conditionne ce que le nombre veut dire.

Comment passe-t-on du niveau mesuré à l'indicateur Lden ?#

La directive n° 2002/49/CE du Parlement européen et du Conseil, du 25 juin 2002, relative à l'évaluation et à la gestion du bruit dans l'environnement, impose aux États membres des cartes de bruit stratégiques. La France l'a transposée par l'ordonnance n° 2004-1199 du 12 novembre 2004, ratifiée par la loi du 26 octobre 2005, aujourd'hui codifiée aux articles L. 572-1 à L. 572-11 du code de l'environnement, puis par le décret n° 2006-361 du 24 mars 2006 et les arrêtés des 3 et 4 avril 2006.

Au centre du dispositif trône Lden, le niveau jour-soir-nuit. Le guide Sétra le définit sans ambiguïté : un niveau équivalent sur vingt-quatre heures dont « les niveaux sonores de soirée et de nuit sont augmentés respectivement de 5 et 10 ». Les périodes du droit français sont jour de 6h à 18h, soirée de 18h à 22h, nuit de 22h à 6h.

PériodeHoraires françaisPondération dans le Lden
Jour6h-18haucune
Soirée18h-22h+5 dB(A)
Nuit22h-6h+10 dB(A)

À côté de Lden, Ln isole la seule période nocturne de 22h à 6h : c'est, écrit la DREAL, « le niveau sonore moyen isolant la période de la nuit ». Une précaution de vocabulaire, formulée par le guide Sétra lui-même : en droit français l'arrêté note « Ln », et « la notation Lnight ne correspond à aucun document réglementaire ». Ln est donc la notation exacte du droit français ; Lnight ne s'emploie que pour citer la directive ou les lignes directrices de l'OMS, qui l'utilisent.

Cette majoration de 10 dB(A) nocturne est le seul endroit de la chaîne où un jugement entre dans l'arithmétique. Sa logique s'impose d'elle-même : le même camion, à trois heures du matin, ne dégrade pas seulement le sommeil, il l'empêche. En surpondérant la nuit, l'indicateur dit qu'elle ne compte pas comme le jour.

Où le niveau est-il calculé, et par qui ?#

Le chiffre publié sur la carte n'est pas relevé au milieu de la rue. Le guide Sétra et la DREAL sont explicites : les niveaux sont évalués à 4 mètres au-dessus du sol. Pour les bâtiments, l'évaluation se fait à 2 mètres en avant de la façade, sans tenir compte de la dernière réflexion, ce qui conduit à une correction de -3 dB(A). Entre le microphone et le pixel de la carte, il y a donc une convention de position, puis un calcul de propagation normalisé : les pages officielles le rangent sous la norme NF S 31-133, avec des notations qui varient d'un document à l'autre, et sans qu'on promette ici le statut XP.

La carte a ensuite son propre tracé. Les courbes isophones, qui relient les niveaux égaux, sont dessinées de 5 en 5 dB(A) à partir de 55 dB(A) en Lden et de 50 dB(A) en Ln ; la synthèse du Cerema d'avril 2026 qualifie ce couple 55/50 de « seuil réglementaire européen ». Sous 55 dB(A) en Lden, la carte ne trace rien : l'absence de couleur n'est pas l'absence de bruit, c'est l'absence d'obligation de cartographier.

Qui produit ces chiffres ? Le Cerema pour les grandes infrastructures (53 000 km de routes et 6 000 km de voies ferrées), les concessionnaires pour 11 000 km, les agglomérations pour leur périmètre, la DGAC pour les aéroports, et Bruitparif en Île-de-France. Les données sont ouvertes, publiées sur cartagene.cerema.fr. Cartes et plans de prévention se renouvellent tous les cinq ans, à échéance fixe : les chiffres commentés en 2026 sortent de la quatrième échéance, celle des données 2022 agrégées par le Cerema en avril 2026.

Le périmètre de l'obligation a lui-même bougé. Les pages des premières échéances parlaient de très grandes infrastructures, plus de 6 millions de véhicules par an sur la route et 60 000 passages par an sur le fer ; les arrêtés du 14 avril 2017 et du 24 avril 2018 ont abaissé le seuil à 3 millions de véhicules et 30 000 passages, avec les agglomérations de plus de 100 000 habitants et les aérodromes de plus de 50 000 mouvements par an. Le bruit partage ce destin avec la pollution lumineuse : invisible tant qu'elle n'est pas cartographiée, et la carte est un document administratif avant d'être un outil de compréhension.

À quoi ces chiffres se comparent-ils ?#

Deux familles de repères coexistent, et c'est leur confusion qui fausse le plus souvent la lecture.

Les repères sanitaires d'abord. L'OMS, dans ses Environmental Noise Guidelines for the European Region (2018), recommande de réduire l'exposition aux niveaux suivants.

SourceRepère jour (Lden)Repère nuit (Lnight)
Route53 dB45 dB
Ferroviaire54 dB44 dB
Aérien45 dB40 dB
Éoliennes45 dBaucune valeur de nuit

La recommandation sur les éoliennes est conditionnelle, comme l'est le repère de bruit de loisirs que le même document fixe à 70 dB LAeq,24h en moyenne annuelle, toutes sources de loisirs confondues. Le rapport l'état de l'environnement 2024 du SDES reprend les valeurs de jour pour la route (53 dB(A) Lden) et le ferroviaire (54 dB(A) Lden) : c'est ainsi que ces chiffres circulent dans les documents officiels français.

Ces lignes directrices résument un fardeau mesuré. L'OMS 2018, citant l'évaluation OMS/JRC de 2011, décompte au moins un million d'années de vie en bonne santé perdues chaque année en Europe de l'Ouest à cause du bruit des transports : 903 000 pour les troubles du sommeil, 654 000 pour la gêne, 61 000 pour les cardiopathies ischémiques.

Les repères réglementaires ensuite. L'article 7 de l'arrêté du 4 avril 2006, tel que le rappelle le guide Sétra, fixe des valeurs limites : 68 dB(A) Lden et 62 dB(A) Ln pour les routes et les lignes ferroviaires à grande vitesse, 73 dB(A) Lden et 65 dB(A) Ln pour le ferroviaire classique. Côté aérien, Bruitparif attribue les valeurs 55 dB(A) Lden et 50 dB(A) Ln à l'arrêté du 23 décembre 2021, qui a modifié l'arrêté de 2006. Le bruit des installations classées a ses propres seuils et son propre régime : il ne se lit pas dans cette chaîne-là.

J'hésite encore sur le mot à appliquer aux chiffres de l'OMS : les appeler seuils les ferait entrer dans le droit français, où aucun texte ne les inscrit ; les appeler conseils les rendrait plus légers que le fardeau sanitaire qu'ils résument. J'écris « repères », qui n'est ni l'un ni l'autre.

Reste l'usage : les cartes posent un état des lieux, ce sont les plans de prévention du bruit dans l'environnement qui décident ensuite quoi faire des chiffres.

Ce que la chaîne affiche comme exposition en France#

Le Cerema (synthèse d'avril 2026, données 2022, réseaux routier et ferré avec les agglomérations comprises) décompte 21,4 millions de personnes exposées le jour et 12,5 millions la nuit au-delà du seuil européen. Le SDES, dans le rapport 2024, sur le périmètre plus étroit des 30 agglomérations de plus de 100 000 habitants : 13 millions, soit 70 % de la population couverte par ce périmètre (près de 19 millions), au-delà de 55 dB(A) le jour, et 7,8 millions au-delà de 50 dB(A) la nuit. Deux chiffres, deux décomptes : ils ne se contredisent pas, ils ne comptent pas les mêmes Français.

La gêne non plus n'a pas une seule mesure. Le Cerema cite un sondage IFOP de 2022 selon lequel 7 personnes sur 10 se déclarent gênées par le bruit ; la page officielle notre-environnement.gouv.fr, mise à jour en février 2026, cite Eurostat pour 2023 : plus d'un Français sur cinq estime souffrir du bruit. Questions et champs distincts : l'écart n'est pas une controverse, c'est un écart de questionnaire.

La mortalité est le chiffre le plus souvent manipulé, parce qu'il en existe trois. L'Agence européenne pour l'environnement, citée par le rapport 2024, retient environ 11 000 décès par an liés à l'exposition de longue durée au bruit des transports ; l'OMS, citée par la synthèse Cerema 2026, retient 12 000 décès par an liés à l'exposition prolongée au bruit ambiant ; l'Agence européenne pour l'environnement, citée par notre-environnement.gouv.fr, avance plus de 66 000 décès prématurés par an toutes sources confondues. Trois organismes, trois périmètres : n'en garder qu'un, quel qu'il soit, trahit les sources.

L'ADEME, citée par le rapport 2024, chiffre le coût social du bruit en France à 147 Md€ par an, dont les deux tiers liés aux transports. Ce type d'évaluation monétaire n'est pas isolé dans la santé-environnement : les cobénéfices climat-santé se calculent dans la même logique. Et le bruit de la rue n'est pas le seul : Santé publique France a décompté, pour 2019, 5 334 860 travailleurs exposés à au moins 70 dB(A) Lex,8h, dont 35,8 % à un niveau lésionnel (80 dB(A) et plus), et 80 % d'hommes. L'échelle du travail (Lex,8h) n'est pas celle de l'environnement (Lden) : c'est encore la chaîne de production du chiffre qui le dit. Tous ces chiffres se retrouvent sur une même grille, celle du lien entre un état de l'environnement et un état de santé, qu'explore l'article sur l'approche One Health.

Foire aux questions#

Comment lire un chiffre affiché en Lden ?#

C'est un niveau équivalent sur vingt-quatre heures, exprimé en dB(A), donc pondéré A, avec les périodes majorées : +5 dB(A) pour la soirée de 18h à 22h et +10 dB(A) pour la nuit de 22h à 6h, selon la définition du guide Sétra/Cerema. La comparaison ne se fait donc jamais avec ce que vous entendez à 14 heures : l'indicateur intègre la pondération des périodes sensibles avant même d'être un nombre.

Pourquoi le chiffre publié est-il plus élevé que le bruit moyen de la journée ?#

Parce que Lden ne moyenne pas neutre : il augmente de 5 dB(A) les niveaux de soirée et de 10 dB(A) ceux de la nuit avant de calculer l'équivalent sur vingt-quatre heures. Une journée calme suivie d'une nuit bruyante peut produire un Lden supérieur à l'impression laissée par la journée. C'est le seul endroit de la chaîne où un jugement entre dans le calcul, et il dit que la nuit ne compte pas comme le jour.

13 millions ou 21,4 millions de Français exposés : lequel est vrai ?#

Les deux, dans leurs périmètres. 13 millions est le chiffre du SDES (rapport 2024, données 2022) pour les 30 agglomérations de plus de 100 000 habitants au-delà de 55 dB(A) le jour. 21,4 millions est le chiffre du Cerema (avril 2026) pour l'ensemble des réseaux cartographiés, agglomérations comprises, au-delà du seuil européen. Le premier compte un sous-ensemble du territoire, le second tout le réseau couvert par l'obligation.

Les valeurs de l'OMS sont-elles des seuils légaux en France ?#

Non. Les lignes directrices de 2018 recommandent par exemple de réduire le bruit routier sous 53 dB Lden le jour et 45 dB la nuit : ce sont des repères sanitaires, qu'aucun texte français ne rend opposables. Les valeurs limites de l'arrêté du 4 avril 2006 se situent ailleurs : 68 dB(A) Lden et 62 dB(A) Ln pour les routes et les lignes à grande vitesse. Le rapport du SDES 2024 reprend les valeurs OMS de jour, et c'est par là qu'elles circulent dans les documents de l'État.

Le bruit au travail se mesure-t-il avec les mêmes chiffres ?#

Non. L'échelle professionnelle est Lex,8h, une exposition équivalente sur huit heures de travail : Santé publique France a décompté pour 2019 5 334 860 travailleurs exposés dès 70 dB(A) Lex,8h, dont 35,8 % à 80 dB(A) et plus, niveau que l'INRS tient pour le seuil de nocivité sur cette durée. Il n'y a ni pondération soirée ni majoration nuit : la période de référence est la journée de travail, pas le cycle de vingt-quatre heures.


Sources#

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