Pourquoi une politique climatique ambitieuse finit-elle souvent par coûter moins cher que l'inaction, alors qu'elle impose des investissements massifs dès aujourd'hui ? La réponse tient dans un mot que la littérature scientifique manipule depuis trente ans, mais qui n'est entré que tardivement dans le débat public français : les cobénéfices. Ce terme désigne les effets positifs indirects d'une mesure climatique sur d'autres objectifs, en particulier la santé publique, la qualité de l'air ou la mobilité. Et quand on les chiffre honnêtement, le rapport de force économique se retourne.
Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut reprendre la définition d'origine, puis regarder comment les économistes de la santé le quantifient, avant d'examiner les résultats français les plus solides. La nuance est importante ici : le chiffre agrégé (« les cobénéfices dépassent les coûts ») cache une dispersion considérable selon les régions, les scénarios et les secteurs couverts.
Ce que recouvre exactement le terme, selon le GIEC#
La définition de référence est celle de l'Annex I du rapport GIEC AR6 WG3 publié en 2022. Je la traduis : un cobénéfice est « l'effet positif qu'une politique ou une mesure visant un objectif peut avoir sur d'autres objectifs, augmentant ainsi les bénéfices totaux pour la société ou l'environnement ». Le GIEC précise immédiatement que ces cobénéfices « sont souvent soumis à incertitude et dépendent des circonstances locales et des pratiques de mise en œuvre ». Le glossaire ajoute un synonyme technique : ancillary benefits, qui survit dans la littérature anglo-saxonne.
Concrètement, cela signifie que si vous mettez en place une politique visant à réduire les émissions de CO2 (objectif climatique), cette même politique peut produire des effets positifs sur d'autres dimensions : moins de particules fines, moins d'accidents, plus d'activité physique, moins de bruit. Ces effets ne sont pas l'objectif initial, mais ils sont bien réels et, surtout, ils sont chiffrables.
Plusieurs points sont à retenir :
- Le cobénéfice est collatéral, pas direct. Si on cherche la réduction de la pollution de l'air comme objectif premier, on ne parle plus de cobénéfice mais de bénéfice principal.
- Il existe aussi des effets adverses (adverse side-effects), cités par le chapitre 1 du AR6 WG3 : une mesure climatique peut, en sens inverse, produire des impacts négatifs sur d'autres objectifs. Les biocarburants qui grignotent des terres agricoles en sont l'exemple canonique.
- Les cobénéfices sont dépendants du contexte. Un vélo remplaçant une voiture en centre urbain dense ne produit pas le même gain sanitaire qu'en zone rurale peu polluée.
Cette distinction n'est pas cosmétique : une grande partie de la littérature grise (rapports d'ONG, communications politiques) confond bénéfice principal et cobénéfice. Le résultat, c'est un double comptage qui gonfle artificiellement les ratios.
Le chiffrage de référence : l'étude Markandya 2018#
L'article fondateur pour quantifier le rapport entre cobénéfices santé et coûts d'atténuation reste celui d'Anil Markandya et de ses co-auteurs, publié dans Lancet Planetary Health en mars 2018 (DOI : 10.1016/S2542-5196(18)30029-9, accessible via PubMed). L'étude modélise ce que l'Accord de Paris produirait en matière de mortalité liée à la pollution atmosphérique si les trajectoires étaient respectées.
Les résultats sont denses :
- Scénario 2°C : réduction des décès liés à la pollution de l'air de 21 à 27 %, soit 93 à 101 millions de décès évités sur la période 2020-2050.
- Scénario 1,5°C : réduction de 28 à 32 %, soit 87 à 92 millions de décès évités sur la même période.
- Ratio cobénéfices santé / coûts d'atténuation : de 1,4 à 2,45 selon le scénario. Dans la configuration la plus favorable (objectif 2°C, émissions constantes dans l'intervalle), les économies santé atteignent 54,1 milliards de dollars face à 22,1 milliards de dollars de coûts.
- Coûts globaux d'atténuation : environ 1 % du PIB mondial en scénario 2°C, 1 à 1,3 % en scénario 1,5°C.
Ce ratio supérieur à 1 est le cœur de l'argument : la politique climatique ne coûte pas, elle rapporte, si on intègre le volet sanitaire. À noter que ce résultat est une moyenne mondiale. Pour l'Europe, l'étude estime que les cobénéfices ne couvrent que 7 à 84 % des coûts selon les scénarios, ce qui est très différent. La nuance est importante ici : citer « 2 dollars de bénéfice pour 1 dollar investi » sans préciser la région ni le scénario revient à extrapoler une valeur qui ne s'applique pas forcément au pays qui vous lit.
Le cas français le mieux documenté : le vélo#
En France, le travail le plus abouti sur les cobénéfices santé d'une politique climatique concerne la mobilité active. L'équipe de l'Unité PACRI (Pasteur-Cnam) a publié en février 2024 une étude dans Lancet Regional Health Europe (DOI : 10.1016/j.lanepe.2024.100874). Les chiffres parlent d'eux-mêmes :
- La pratique actuelle du vélo en France évite environ 2 000 décès par an et 6 000 cas de maladies chroniques par an (cardiovasculaires, diabète de type 2, cancers du sein et de la prostate, démence).
- Cela représente environ 5 milliards d'euros d'économies annuelles sur les coûts sociaux de santé.
- Autrement dit, chaque kilomètre parcouru à vélo en France évite environ 1 euro de coûts sociaux de santé.
L'étude va plus loin en modélisant un report modal réaliste : si 25 % des trajets en voiture de moins de 5 kilomètres passaient au vélo, on obtiendrait 1 800 décès supplémentaires évités par an et 2,6 milliards d'euros d'économies additionnelles. Ces chiffres ne sont pas un exercice théorique : ils s'appuient sur les pratiques existantes et les distances réelles parcourues en France.
J'ai eu l'occasion d'animer une formation continue avec des ingénieurs d'une métropole de l'Ouest, il y a quelques mois, sur la planification cyclable. Ce qui m'a frappé, c'est que l'argument sanitaire, chiffré au kilomètre, a beaucoup plus fait bouger les lignes que le volet climatique seul. Les élus présents avaient besoin de ce chiffrage monétaire pour défendre l'investissement auprès des directions financières. C'est exactement le mécanisme sous-jacent au concept de cobénéfices : rendre visible et comparable ce qui était jusque-là diffus.
Le cadre méthodologique : DALY, HEAT et outils OMS#
Pour agréger les cobénéfices, les économistes de la santé utilisent plusieurs unités. La principale est le DALY (Disability-Adjusted Life Year), une année de vie en bonne santé perdue. La formule officielle de l'OMS est : DALY = YLL + YLD, soit la somme des années de vie perdues par décès prématuré (Years of Life Lost) et des années vécues avec incapacité (Years Lost due to Disability). Le concept a été développé par Harvard University pour la Banque Mondiale en 1990, puis adopté par l'OMS en 1996.
L'OMS Europe met à disposition un outil opérationnel appelé HEAT (Health Economic Assessment Tool), mis à jour le 29 octobre 2024. HEAT calcule la valeur économique de la réduction de mortalité produite par la marche et le vélo réguliers. Il intègre quatre dimensions :
- L'activité physique (effet positif sur la mortalité).
- La pollution de l'air (exposition différentielle).
- Les accidents de trafic (risque résiduel).
- Les émissions de CO2 évitées.
L'OMS a également publié en mai 2023 un cadre global de 117 pages pour la quantification et la valorisation économique des bénéfices sanitaires des politiques climatiques. À noter que la littérature française préfère généralement la VSL (valeur de vie statistique, 3 millions d'euros par décès évitable selon le rapport Quinet 2013) au DALY monétarisé. Les deux approches coexistent, et comparer des études qui utilisent l'une ou l'autre reste délicat.
Pollution de l'air en France : l'ordre de grandeur#
Pour situer l'enjeu, Santé publique France a publié en avril 2021 une estimation structurante : les particules fines PM2,5 sont responsables d'environ 40 000 décès par an en France, avec une perte moyenne d'espérance de vie d'environ 8 mois pour les personnes de 30 ans et plus. En décembre 2017, Santé publique France chiffrait par ailleurs à 53 milliards d'euros par an les économies réalisables si la France respectait les valeurs guides de l'OMS en matière de qualité de l'air (soit 17 712 décès évitables par an). Dans un scénario sans pollution anthropique, le chiffre monterait à 145 milliards d'euros annuels pour 48 000 décès évités.
Le confinement du printemps 2020 a fourni une preuve naturelle du mécanisme : Santé publique France et l'INERIS ont estimé à environ 2 300 décès évités pour les PM2,5 et 1 200 pour le NO2 sur la période mars-mai 2020, uniquement par la baisse de la pollution de l'air.
Les chiffres mondiaux les plus récents#
Le Lancet Countdown 2025, neuvième édition du rapport annuel (128 experts, 71 institutions, 57 indicateurs), consolide les dernières données :
- 2,52 millions de décès par an en 2022 imputables à la pollution de l'air extérieure issue des combustibles fossiles.
- 160 000 décès prématurés évités chaque année entre 2010 et 2022 grâce à la réduction de la pollution issue du charbon (pollution extérieure uniquement).
- 546 000 décès par an en moyenne sur 2012-2021 liés à la chaleur, soit une hausse de 23 % depuis les années 1990.
Côté économique, l'OMS estimait dès décembre 2018 (rapport COP24) que la pollution de l'air extérieure coûtait 5,11 trillions de dollars par an en pertes de bien-être mondial, pour 7 millions de décès annuels.
En France, où en est la quantification des politiques climatiques ?#
Deux projets structurants sont en cours. Le premier, PHILoCTET, piloté par l'ENS-PSL et le Cnam en lien avec l'ADEME (avril 2026), évalue les cobénéfices sanitaires des scénarios Transition(s) 2050. Le second, le projet ACRA (INERIS-ADEME, Primequal), a publié en octobre 2025 des résultats préliminaires : selon INERIS-ADEME 2025, les bénéfices sanitaires de la décarbonation de l'énergie et de la rénovation résidentielle seraient compris entre 6,5 et 16,5 milliards d'euros par an, pour un surcoût estimé à 11 milliards d'euros annuels d'ici 2050. Les cobénéfices représenteraient ainsi 30 à 60 % des coûts supplémentaires sur 2030-2050. La fourchette est très large, et la source reste derrière un paywall à l'heure où j'écris ; je la mentionne avec cette réserve.
Sur ce point, j'hésite encore sur l'interprétation à donner : le ratio français serait plus bas que la moyenne mondiale de Markandya 2018, ce qui est cohérent avec la position européenne (7 à 84 %) mais reste à confirmer quand le rapport intégral sera accessible.
Les limites à garder en tête#
Une revue systématique de 267 études, publiée en juin 2024 dans Lancet Planetary Health par Dinh, Tran et Hensher, pointe un biais majeur : 87 % des études se concentrent uniquement sur les bénéfices à court terme liés à la réduction de la pollution atmosphérique, et seules 5 % intègrent les bénéfices à long terme (climat, biodiversité, santé mentale). Autrement dit, les ratios publiés sont probablement sous-estimés, mais la comparaison entre études reste fragile.
Par ailleurs, les cobénéfices s'intègrent dans un faisceau de concepts voisins : les services écosystémiques rendus par la nature, les externalités environnementales non prises en compte par le marché, ou encore la question de la justice environnementale quand les bénéfices sanitaires sont inégalement répartis. Un cadre d'analyse rigoureux doit articuler ces notions pour éviter le double comptage. Pour le contexte climatique plus large, la neutralité carbone est l'objectif de politique publique auquel les cobénéfices sont généralement rattachés dans les évaluations françaises.
Ce qu'il faut retenir#
- Les cobénéfices sont des effets positifs collatéraux d'une politique climatique sur d'autres objectifs, au premier rang desquels la santé publique. Définition GIEC AR6 WG3 Annex I (2022).
- Le ratio mondial cobénéfices santé / coûts d'atténuation s'établit entre 1,4 et 2,45 selon l'étude Markandya 2018 ; en France, le cas du vélo documente environ 5 milliards d'euros d'économies santé par an grâce à la pratique existante.
- Les chiffres européens sont plus nuancés que la moyenne mondiale : le ratio couvre 7 à 84 % des coûts selon les scénarios. Prudence donc avec les slogans « 2 pour 1 » : ils masquent la dispersion régionale réelle.
Sources#
- GIEC AR6 WGIII, Annex I, Glossary (2022) : https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg3/downloads/report/IPCC_AR6_WGIII_Annex-I.pdf
- Markandya et al., Lancet Planetary Health, mars 2018 : https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/29615227/
- OMS, « Health benefits far outweigh the costs of meeting climate change goals » (COP24, 5 déc. 2018) : https://www.who.int/news/item/05-12-2018-health-benefits-far-outweigh-the-costs-of-meeting-climate-change-goals
- Santé publique France, PM2,5 et impact sur la santé des Français (14 avr. 2021) : https://www.santepubliquefrance.fr/presse/2021/pollution-de-l-air-ambiant-nouvelles-estimations-de-son-impact-sur-la-sante-des-francais
- Santé publique France, 53 milliards d'euros gains santé-air (11 déc. 2017) : https://santepubliquefrance.fr/Accueil-Presse/Tous-les-communiques/Respecter-les-valeurs-guides-de-l-OMS-en-matiere-de-pollution-atmospherique-reduirait-le-cout-societal-de-53-milliards-d-euros
- PACRI / Lancet Regional Health Europe, cobénéfices vélo France (29 fév. 2024) : https://doi.org/10.1016/j.lanepe.2024.100874
- Lancet Countdown 2025, 9e rapport annuel (oct. 2025) : https://lancetcountdown.org/2025-report/
- OMS, cadre quantification et valorisation cobénéfices santé-climat (4 mai 2023) : https://www.who.int/publications-detail-redirect/9789240057906
- OMS Europe, outil HEAT (mis à jour 29 oct. 2024) : https://www.who.int/europe/tools-and-toolkits/health-economic-assessment-tool-for-walking-and-cycling
- Dinh, Tran, Hensher, revue systématique 267 études, Lancet Planetary Health, juin 2024 : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2542519624000950
- INERIS-ADEME, projet ACRA, Primequal (oct. 2025) : https://www.actu-environnement.com/ae/news/strategies-climatiques-benefices-sante-ineris-ademe-46947.php4





