Quand je présente l'endémisme à mes étudiants, je commence souvent par une provocation : une espèce endémique, c'est une espèce qui a réussi à se rendre irremplaçable et, du même coup, mortellement vulnérable. Le mot vient du grec, mais l'idée est simple. Un taxon endémique est confiné à une région géographique délimitée et ne se rencontre nulle part ailleurs à l'état naturel. Pas par hasard, pas par accident de comptage : c'est son aire de répartition entière qui tient dans ce périmètre.
L'Encyclopédie Universalis en donne une définition que je trouve nette : « le caractère propre à une unité systématique de se confiner dans une région plus ou moins étendue avec une aire de distribution bien délimitée et réduite ». Retenez le « bien délimitée ». C'est tout l'enjeu. Une espèce endémique n'a pas de plan B territorial.
Deux façons de devenir endémique#
On range généralement l'endémisme en deux familles, et la distinction n'est pas qu'une coquetterie de spécialiste. Elle raconte deux histoires opposées.
Le néo-endémisme, d'abord. C'est un endémisme jeune. Universalis parle d'un « endémisme progressif ou endémisme par novation », d'origine récente et locale. Une espèce répandue donne naissance, par spéciation, à une forme nouvelle cantonnée à un petit territoire. L'espèce est endémique parce qu'elle vient à peine d'apparaître là, elle n'a pas encore eu le temps de se répandre.
Le paléo-endémisme, ensuite. L'inverse exact. Une espèce autrefois largement distribuée s'est trouvée repoussée, refoulée dans une zone refuge, île ou montagne, par des conditions devenues défavorables ou par des concurrents plus performants. Universalis décrit ces « formes anciennes en voie de disparition, ayant subi une réduction de leur aire ». On les surnomme parfois « fossiles vivants ». Le Ginkgo biloba en est le cas d'école : commun au Jurassique et au Crétacé, cosmopolite, il ne pousse plus spontanément que dans une poche de Chine méridionale. Endémique non par naissance, mais par rétrécissement.
Cette nuance compte pour la conservation. Protéger un néo-endémique, c'est préserver une innovation évolutive. Protéger un paléo-endémique, c'est garder le dernier témoin d'une lignée déjà presque effacée.
Pourquoi les îles, encore et toujours#
Voilà la question que les étudiants posent à chaque fois. Pourquoi tant d'espèces uniques sur les îles ?
La réponse tient en un mot : l'isolement. Le mécanisme s'appelle la spéciation allopatrique. Quand des populations d'une même espèce se retrouvent séparées au point que le flux de gènes est interrompu, elles divergent. Génétiquement, morphologiquement, jusqu'à former des espèces distinctes qui ne peuvent plus se croiser. Une île, par définition, isole. Elle découpe le vivant en compartiments étanches où l'évolution travaille en vase clos.
Les pinsons de Darwin restent l'illustration que tout le monde connaît. Aux Galápagos, plusieurs espèces issues d'un même ancêtre ont fait diverger la taille et la forme de leur bec selon les ressources de chaque île, dans ce qu'on nomme un rayonnement adaptatif. Mais l'île ne fait pas que multiplier les espèces. Elle les transforme physiquement.
La règle des îles, ou loi de Foster, décrit ce phénomène : sur une île, les petites espèces tendent vers le gigantisme, les grandes vers le nanisme. Tortues géantes des Galápagos d'un côté, éléphants nains de Crète de l'autre. Le varan de Komodo, plus grand lézard vivant, est endémique de son île indonésienne. Autre dérive insulaire fréquente : la perte de l'instinct de fuite. Une étude portant sur 66 espèces de lézards montre que les populations insulaires tolèrent une proximité humaine bien plus grande que leurs cousines continentales. En l'absence de prédateurs, fuir ne sert plus à rien, et le comportement disparaît. Le kiwi de Nouvelle-Zélande a même perdu ses ailes fonctionnelles, devenues inutiles.
C'est élégant tant qu'aucun bateau n'aborde. Et c'est là que le récit bascule.
Des chiffres qui parlent d'eux-mêmes#
Quelques territoires concentrent un endémisme hors norme. Madagascar reste mon préféré pour frapper les esprits. Selon la Fondation pour les Aires Protégées et la Biodiversité de Madagascar, 100 % des espèces de lémuriens y sont endémiques, soit les 113 espèces listées. Les amphibiens : 99 % d'endémisme sur 341 espèces. Les reptiles : 92 %. La flore : 83 % endémique. Et sur les 8 espèces de baobabs identifiées dans le monde, 6 ne poussent qu'à Madagascar.
La Nouvelle-Calédonie joue dans la même cour. L'archipel s'est séparé du Gondwana il y a environ 80 millions d'années, ce qui lui a laissé tout le temps d'une évolution autonome. Résultat : entre 76 et 80 % de ses plantes vasculaires sont endémiques selon les milieux, et la totalité de ses 153 espèces de gastéropodes terrestres. C'est là que pousse l'Amborella trichopoda, seul représentant vivant de la lignée la plus ancienne des plantes à fleurs. Un paléo-endémique au sens strict, le genre de survivant qu'on ne retrouvera jamais ailleurs.
Aux Galápagos, 97 % des reptiles et mammifères terrestres sont endémiques, 22 des 29 oiseaux terrestres résidents le sont aussi, dont les fameux pinsons. À Hawaï, environ 89 à 90 % des plantes indigènes sont endémiques. Ces îles ne sont pas des cartes postales. Ce sont des laboratoires d'évolution à ciel ouvert.
Pour cadrer tout ça, les biologistes ont forgé le concept de point chaud de biodiversité. Norman Myers a développé le terme en 1988 ; Conservation International en a fixé les critères. Une région ne devient un hotspot de biodiversité que si elle abrite au moins 1 500 espèces de plantes vasculaires endémiques et a déjà perdu au moins 70 % de sa végétation primaire. On en compte 36 aujourd'hui. Ils couvrent à peine 2,4 % de la surface des terres, mais concentrent plus de la moitié des espèces végétales endémiques de la planète et 43 % des vertébrés endémiques.
Le revers exact de la médaille#
Maintenant la partie qui me serre toujours un peu la gorge en cours.
Tout ce qui rend les espèces insulaires uniques les rend aussi désarmées. Aire minuscule, populations réduites, instinct de fuite évaporé, naïveté face à des prédateurs qu'elles n'ont jamais croisés. Le moindre bouleversement les balaie.
Les chiffres sont sans appel. Les îles représentent 6,7 % de la surface terrestre et abritent environ 20 % de la biodiversité du globe. Mais elles concentrent à peu près 75 % de toutes les extinctions connues depuis l'expansion européenne, vers 1500. La probabilité qu'une espèce insulaire soit conduite à l'extinction par les humains est 12 fois supérieure à celle d'une espèce continentale. Et près de la moitié des espèces classées menacées par l'IUCN, toutes catégories confondues, sont insulaires.
Le coupable principal a un visage récurrent : les espèces invasives. Elles sont impliquées dans 86 % des extinctions documentées sur les îles depuis 1500. Le dodo de l'île Maurice, endémique, n'a pas résisté aux rats, cochons et humains débarqués au XVIIe siècle. Aujourd'hui encore, des rats du genre Rattus occupent 78 % des îles qui hébergent à la fois des vertébrés menacés et des invasifs. Une étude a recensé 1 189 espèces de vertébrés en danger ou en danger critique concentrées sur 1 288 îles : 41 % de tous les vertébrés terrestres hautement menacés du monde, sur une fraction infime des îles. Au moins 1 000 espèces du Pacifique ont disparu avant même d'avoir été décrites par la science. Éteintes inconnues.
Ce qui me trouble, et je l'avoue sans détour, c'est cette double peine. La même mécanique qui crée la singularité fabrique la fragilité. On ne peut pas avoir l'un sans l'autre. L'endémisme insulaire, c'est un chef-d'œuvre rangé dans une vitrine sans serrure.
La conservation comme dernière digue#
La bonne nouvelle, parce qu'il en faut une, c'est que la solution est connue et qu'elle marche. L'IUCN estime que 95 % des amphibiens, oiseaux et mammifères insulaires en danger ou en danger critique pourraient bénéficier d'une gestion des espèces invasives. Éradiquer les rats, les chats, les chèvres d'une île, c'est souvent rendre une chance entière à une faune endémique. Sur un territoire fermé, l'action est ciblée, mesurable, et ses effets se voient vite.
Cette logique rejoint des outils que j'aborde ailleurs dans ce dictionnaire. La fragilité des petites populations isolées éclaire la notion de métapopulation, où la survie dépend des échanges entre noyaux ; or sur une île, ces échanges n'existent pas, ce qui aggrave tout. La protection s'appuie aussi sur des espèces emblématiques qui servent de levier médiatique et écologique, la logique de l'espèce parapluie. Et derrière la disparition des endémiques se joue un épisode plus vaste, celui de la sixième extinction de masse, dont les îles sont à la fois le terrain le plus touché et l'avertissement le plus lisible.
Je termine souvent mon cours sur cette idée, un peu rugueuse. Une espèce endémique disparue ne se remplace pas, ne se réintroduit pas d'ailleurs, ne se retrouve nulle part. Quand elle s'éteint, c'est l'aire entière du vivant qui se contracte d'un cran. Sur les îles, ce cran tombe douze fois plus vite qu'ailleurs. À nous de décider si la vitrine garde sa serrure ouverte.
Sources#
- Encyclopédie Universalis, Endémisme
- PMC, Scientists' warning : the outstanding biodiversity of islands is in peril (2021)
- PMC, Spatz et al., Science Advances (2017)
- FAPBM, An outstanding biodiversity (Madagascar)
- Galápagos Conservancy, Biodiversity
- Wikipédia, Biodiversité de la Nouvelle-Calédonie
- Actuel NC, Les plantes endémiques de Nouvelle-Calédonie
- Wikipédia, Point chaud de biodiversité
- Wikipédia, Évolution insulaire
- IUCN, Managing invasive species on islands can curb global extinction rates (2017)
- Géoconfluences ENS Lyon, Endémisme, espèce endémique
- Wikipedia, Endemism in the Hawaiian Islands





