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Karst : pourquoi cet aquifère est le plus vulnérable

Karst : pourquoi cet aquifère est le plus vulnérable

Par Philippe D.

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Philippe D.

Je commence par la conclusion, parce qu'elle dérange : le karst fournit 40 % de l'eau potable des Français, et c'est en même temps l'aquifère le plus difficile à protéger qui existe. Un polluant déversé sur un plateau calcaire peut ressortir à une source captée pour l'eau du robinet en quelques heures, sans avoir été filtré. Cette double nature, ressource majeure et talon d'Achille, est ce que je veux creuser ici.

Le karst désigne le résultat de la dissolution par l'eau d'une roche carbonatée, calcaire ou dolomie, selon l'Observatoire National du Karst (SNOKARST). En surface, ça donne des dolines, des lapiaz, des gouffres et des avens. En profondeur, ça donne un aquifère troué de vides, le seul que l'homme peut physiquement pénétrer. C'est aussi pour ça qu'on connaît bien ses grottes et très mal son comportement hydraulique.

La karstification : du gaz carbonique qui ronge la pierre#

Tout part d'une réaction chimique que je fais griffonner à mes étudiants au tableau dès le premier cours sur les eaux souterraines :

CaCO₃ + H₂O + CO₂ ⇋ Ca²⁺ + 2 HCO₃⁻

L'eau de pluie, en traversant le sol, se charge en gaz carbonique. Ce CO₂ ne vient pas de l'atmosphère, ou très peu. Il est produit dans le sol par la dégradation de la matière organique, la respiration des racines et l'activité bactérienne. Résultat : la teneur en CO₂ de l'air du sol peut dépasser 4 %, soit plus de cent fois la concentration atmosphérique, autour de 0,04 % d'après SNOKARST. Cette eau acidifiée attaque le calcaire et le dissout. Lentement à l'échelle humaine, vite à l'échelle géologique.

Vite, ça veut dire quoi ? Selon Michel Bakalowicz, sur le portail Planet-Terre de l'ENS Lyon, la mise en place d'un réseau karstique demande quelques dizaines de milliers d'années au maximum. Pour une grotte, c'est presque rien. Et les niveaux de mer ont joué leur rôle : pendant les glaciations du Quaternaire, la mer a baissé de 100 à 150 mètres, avec un minimum d'environ moins 120 mètres au Würm il y a quelque 20 000 ans. Les rivières ont creusé plus profond, les réseaux se sont étagés.

Ce qui me frappe toujours, c'est la gamme de tailles des vides creusés. On passe de fissures micrométriques à millimétriques jusqu'à des conduits de plusieurs dizaines de mètres, d'après le SIGES du BRGM. C'est cette hétérogénéité qui rend tout le reste si compliqué.

La France, un pays largement calcaire#

On sous-estime à quel point la France repose sur du carbonate. Les roches carbonatées y affleurent sur plus de 180 000 km². Officiellement, 35 % du territoire est karstifié, mais les estimations récentes montent jusqu'à environ 50 % si l'on inclut les formations karstiques sous couverture sédimentaire. À l'échelle mondiale, les karsts occupent 12 à 15 % de la surface continentale, selon l'Encyclopédie de l'Environnement.

Cette géographie n'est pas un détail académique. Le karst assure 40 % de l'approvisionnement total en eau potable des Français, toujours selon Bakalowicz dans l'Encyclopédie de l'Environnement (janvier 2025). Dans le monde, environ 25 % de la population s'alimente en eau depuis des aquifères karstiques. Les prélèvements mondiaux d'eau souterraine karstique atteignent 127 milliards de m³ par an, soit 13 % des prélèvements souterrains totaux d'après Echosciences Grenoble, un chiffre que je donne avec prudence faute de date précise sur la source.

Sur le bassin Rhône-Méditerranée, 40 % de la superficie correspond à des formations calcaires en surface, et 30 % à des zones fortement karstifiées. C'est dire si la question est régionalement structurante.

Pourquoi l'aquifère karstique est si fragile#

Voilà le cœur du problème. Un aquifère classique, sableux par exemple, filtre l'eau lentement et l'épure en partie au passage. Le karst, non. Sa structure hétérogène et anisotrope fait que l'auto-épuration y est très limitée et variable selon les temps de séjour, comme l'explique le Centre Wallon d'Études, de Protection et de Spéléologie (CWEPSS). Il n'y a pas de filtration naturelle efficace.

Les vitesses d'écoulement disent tout. Dans les conduits, l'eau peut circuler de quelques centimètres par heure à plusieurs centaines de mètres par heure selon les dimensions des vides, d'après le SIGES BRGM. Exprimé en perméabilité, on couvre une gamme énorme : de quelques dizaines de mètres par an à quelques kilomètres par heure. Autrement dit, un pesticide épandu sur un plateau peut atteindre une source en quelques heures, là où il mettrait des années dans un autre milieu.

Les niveaux d'eau eux-mêmes réagissent en direct : SNOKARST documente des variations de hauteur jusqu'à 20 mètres en quelques heures après des précipitations. Le temps de séjour de l'eau reste généralement inférieur à un an. Les polluants typiques sont connus : agriculture (pesticides, engrais), routes, industrie, eaux résiduaires urbaines.

Cette vulnérabilité a été prise au sérieux assez tôt. Le CWEPSS rappelle qu'un décret de 1990 impose déjà de délimiter des zones protégées en fonction du temps de passage des éventuelles pollutions. La logique est saine : on ne protège pas un karst comme une nappe ordinaire, on raisonne en temps de transit, pas en distance.

Fontaine de Vaucluse : l'exsurgence qui résume tout#

S'il fallait un cas d'école, ce serait elle. La Fontaine de Vaucluse est la cinquième plus grande source karstique au monde selon Wikipédia. Son bassin versant souterrain s'étend sur 1 100 à 1 200 km² selon les sources, drainant le Mont Ventoux, les Monts de Vaucluse, le plateau d'Albion et la Montagne de Lure.

Son débit moyen interannuel est de l'ordre de 20 m³/s, les sources oscillant entre 18 m³/s sur LaSorgue.fr et 21 m³/s sur Wikipédia, deux moyennes calculées sur des périodes différentes. Le volume annuel se situe entre 630 et 700 millions de m³. Les extrêmes donnent le vertige : moins de 3 m³/s à l'étiage, plus de 80 m³/s en crue, avec un QMNA5 de 5,4 m³/s. L'eau y sort à environ 13 °C, constante toute l'année.

Et la profondeur ? Là, j'avoue que les chiffres me laissent un doute que je préfère assumer. Les explorations robotisées ont atteint plus de 300 m sous le miroir d'eau, les sources divergeant entre 308 m (robot de 1989, Wikipédia) et 315 m (1985, sources locales). Au-dessus, une falaise de 230 m surplombe le gouffre. On a donc une cavité qui plonge plus bas que la falaise qui la domine n'est haute. Je n'ai jamais trouvé d'image plus parlante pour faire sentir la verticalité d'un karst.

Le Lez, le Larzac, le Vercors : trois visages du même phénomène#

La source du Lez alimente en eau potable 74 % de la population de la Métropole de Montpellier, soit environ 340 000 habitants d'après le BRGM. Son débit naturel passe de quelques centaines de litres par seconde à l'étiage jusqu'à 30 m³/s en crue. Le captage va chercher l'eau à plus de 400 m de profondeur, en amont de la source. Quand on dépend à ce point d'un seul exutoire karstique, la moindre pollution amont devient un risque sanitaire collectif.

Sur le Causse du Larzac, le plus vaste des Grands Causses avec environ 1 000 km², l'aquifère karstique du Durzon couvre quelque 100 km² et alimente la source du Durzon à 1,4 m³/s en moyenne, dans des calcaires et dolomies jurassiques d'environ 400 m d'épaisseur. Le Vercors, lui, affiche un taux d'ablation karstique de 243 mm pour 1 000 ans, très élevé, favorisé par un fort gradient hydraulique et une couverture forestière dense, dans des calcaires urgoniens de plus de 300 m d'épaisseur.

Le réflexe d'exploiter ces eaux ne date pas d'hier. Les Romains captaient déjà la source karstique d'Uzès pour alimenter Nîmes via l'aqueduc du Pont du Gard. Deux mille ans plus tard, on capte toujours les mêmes calcaires, avec les mêmes vulnérabilités, juste plus de pression dessus.

Un mot pour éviter une confusion fréquente#

Le terme « thermokarst » revient souvent dans l'actualité climatique, et on me demande régulièrement si c'est la même chose. Non. Le thermokarst désigne la fonte du pergélisol, et le mot « karst » n'y est employé que par analogie de forme : selon Futura Sciences, la racine ne fait ici aucunement référence au calcaire. Aucune dissolution carbonatée là-dedans. Le lac thermokarstique relève du dégel du permafrost, pas de la chimie du calcaire. Confondre les deux, c'est mélanger deux mécanismes géologiques qui n'ont en commun qu'un trou dans le sol.

Ce que je retiens#

Le karst est un paradoxe vivant. C'est le seul aquifère vraiment pénétrable, donc le mieux exploré, et c'est le plus imprévisible à protéger. Il nourrit des métropoles entières et ne pardonne aucune erreur d'épandage en amont. La leçon tient en une ligne : sur un karst, ce n'est pas la distance qui compte, c'est le temps que met l'eau à arriver. Tant qu'on raisonnera en mètres et pas en heures, on protégera mal cette ressource.

Pour aller plus loin, je vous renvoie vers la nappe phréatique, dont le karst est un cas particulier et extrême, vers le cycle de l'eau qui replace tout cela à l'échelle planétaire, et vers le stress hydrique pour mesurer les tensions à venir sur ces ressources. Sur les menaces, la pollution diffuse éclaire bien ce qui rend le karst si exposé, et le lac thermokarstique permet de lever la confusion de vocabulaire évoquée plus haut.

Sources#

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