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Stranded assets : définition, exemples, coût en 2026

Stranded assets : définition, exemples, coût en 2026

Par Julien P.

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Julien P.

En 2013, le rapport "Unburnable Carbon" de Carbon Tracker chiffrait à 28 000 milliards de dollars la valeur des réserves fossiles incompatibles avec l'accord de limitation à 2 degrés. Une décennie plus tard, ce chiffre n'a pas baissé, il a même monté avec les nouvelles découvertes. Et pourtant, l'industrie fossile continue d'inscrire ces réserves à son bilan, comme des actifs valorisables. C'est ce paradoxe que le concept de stranded asset cherche à nommer.

Stranded asset, traduit en français par actif échoué, actif bloqué, ou plus rarement actif irrécupérable, désigne tout investissement qui perd brutalement sa valeur en raison d'un changement de contexte (réglementaire, technologique, climatique, ou sociétal) survenu avant la fin de sa durée d'amortissement prévue. Le terme s'applique à un puits de pétrole comme à une centrale à charbon, à une mine comme à une raffinerie, à un terminal méthanier comme à un pipeline.

L'origine du concept#

Le terme apparaît dans la littérature économique à la fin des années 1990, dans des travaux sur la transition énergétique. Il prend son sens contemporain à partir de 2011, quand Carbon Tracker, un think tank londonien fondé par d'anciens analystes financiers, publie son premier rapport sur le "carbon budget". L'idée centrale : pour limiter le réchauffement à 2 degrés (objectif de l'accord de Paris), il faut laisser dans le sol entre 60 et 80 % des réserves fossiles déjà identifiées.

Cette contrainte physique se traduit par une contrainte économique. Si l'on s'engage sérieusement à respecter l'accord de Paris, les compagnies pétrolières et minières devront abandonner une part majeure de leurs actifs, sans pouvoir les exploiter. Ces actifs deviennent alors stranded, bloqués au sens où ils existent comptablement mais ne peuvent plus produire de revenus.

La force du concept vient de sa précision. Il ne dit pas que les fossiles disparaîtront du jour au lendemain, ni que toutes les entreprises pétrolières font faillite. Il dit qu'il existe un écart, calculable, entre la valorisation actuelle des actifs fossiles et leur valeur réelle dans un scénario climatique tenable. Cet écart, c'est la bulle carbone.

La mécanique de la dévaluation#

Trois facteurs déclenchent typiquement le passage en stranded asset.

Premier facteur, la réglementation. Une loi qui interdit la commercialisation, taxe lourdement, ou impose des normes incompatibles avec l'activité existante. Le décret français interdisant les chaudières fossiles dans les bâtiments neufs en 2027 transforme par exemple les stocks de chaudières fioul en actifs sans débouché. À une autre échelle, l'interdiction allemande progressive du charbon a contraint RWE à provisionner plus de 6 milliards d'euros pour ses centrales destinées à la fermeture anticipée.

Deuxième facteur, la technologie. L'arrivée d'une alternative moins chère ou plus performante rend l'actif existant non compétitif avant sa fin de vie économique. Le solaire photovoltaïque a divisé son coût par 9 entre 2010 et 2024 selon l'IRENA. Conséquence directe : des centrales gaz fossiles construites dans les années 2000, prévues pour 30 ans d'exploitation, tournent désormais en sous-utilisation chronique et perdent en valeur marchande.

Troisième facteur, le marché. Le changement de préférence des investisseurs et des consommateurs, ainsi que le coût du capital différencié, pénalise les actifs carbonés. Plusieurs banques européennes (BNP, Crédit Agricole, Société Générale) ont annoncé l'arrêt du financement de nouveaux projets pétroliers en 2024. Cette raréfaction du capital se traduit par des taux d'intérêt plus élevés pour les producteurs fossiles, ce qui dégrade leur rentabilité et précipite la dévaluation.

Comment se traduit un stranded asset dans les comptes#

Au plan comptable, un stranded asset se manifeste par une provision pour dépréciation (impairment). L'entreprise inscrit en charge exceptionnelle l'écart entre la valeur brute de l'actif et sa valeur recouvrable estimée. Cette perte vient minorer le résultat de l'exercice et le capital propre.

Les exemples récents abondent. BP a déprécié 17,5 milliards de dollars d'actifs pétroliers en 2020, après révision à la baisse de ses prévisions de prix du pétrole à long terme. Shell a fait de même pour 22 milliards la même année. Total Energies a passé 7 milliards de dépréciation sur ses sables bitumineux canadiens en 2020. Ces décisions n'ont pas été prises par conviction climatique : elles ont été imposées par les commissaires aux comptes, qui exigent que les hypothèses de prix utilisées soient cohérentes avec les scénarios des agences internationales.

Le cas des centrales charbon allemandes est particulièrement éclairant. Selon une étude de Carbon Tracker publiée en 2023, environ 60 % du parc charbon européen pourrait basculer en stranded asset d'ici 2030, soit l'équivalent de 60 milliards d'euros de valeur d'actifs. L'Allemagne, qui possédait encore 26 GW de capacités charbon début 2024, devrait fermer 11 GW d'ici 2028, dont une partie avant amortissement comptable complet. La compensation par l'État (régime des aides à la fermeture) absorbe une partie du choc, pas la totalité.

Pourquoi les bilans ne disent pas tout#

Le problème, c'est que tous les actifs fossiles à risque ne sont pas provisionnés en cohérence avec les engagements climatiques officiels. Les compagnies pétrolières utilisent en interne des scénarios de prix qui supposent une trajectoire bien plus carbonée que les engagements de leurs États. Un puits de schiste américain reste évalué selon une hypothèse de 70 dollars le baril sur 25 ans, sans intégrer la possibilité que la demande mondiale baisse de 30 % dans la même période.

Cette divergence entre la valorisation officielle et la valorisation climato-cohérente est ce que l'Université d'Oxford appelle le "carbon overhang" : un excédent de valeur inscrit aux bilans, qui n'a pas de contrepartie économique réelle dans un monde +1,5 ou +2 degrés. L'ampleur exacte de cet overhang fait débat. L'Agence internationale de l'énergie l'estime entre 1 et 4 trillions de dollars selon le scénario, ce qui resterait gérable. D'autres analyses (Banque centrale européenne, NGFS) montent jusqu'à 10 trillions, ce qui crée un risque systémique.

Le précédent historique le plus parlant, c'est celui des actifs amiantés des années 1980-1990. Une fois la dangerosité reconnue et l'usage interdit, les usines productrices ont vu leur valeur boursière s'effondrer en quelques années, certaines entreprises ont dû provisionner des dizaines de milliards en passifs sanitaires, et plusieurs ont fait faillite. La transition climatique pourrait suivre une trajectoire comparable, sur un horizon plus long mais avec une ampleur supérieure.

Au-delà des fossiles : d'autres secteurs concernés#

Si le concept de stranded asset a été forgé pour les énergies fossiles, il s'étend désormais à d'autres secteurs. L'immobilier d'abord : les bâtiments les moins performants énergétiquement (passoires thermiques) voient leur valeur locative et marchande chuter, sous l'effet des obligations de rénovation et des décrets de classification. Le risque de stranded real estate est estimé entre 150 et 250 milliards d'euros pour la France seule à horizon 2030.

L'agriculture intensive, ensuite : les exploitations dépendantes d'intrants chimiques voient leurs équipements et leurs terres déclassés à mesure que les obligations phytos et eau se durcissent. Certaines parcelles de monoculture deviennent économiquement insoutenables.

L'industrie automobile thermique enfin : les usines, les chaînes de montage et les sous-traitants spécialisés dans les moteurs à combustion subissent une dévaluation accélérée par l'électrification. Stellantis a passé 1,8 milliard de provisions sur ses sites européens thermiques en 2024. Volkswagen, 4 milliards en deux ans.

La logique est toujours la même. Un actif est conçu pour produire pendant 20 à 40 ans, son amortissement est planifié sur cette durée, et son modèle économique repose sur une demande projetée. Quand cette demande disparaît plus vite que prévu, l'actif décroche.

L'angle qui fâche : qui paie l'addition#

Une question reste ouverte : qui supporte la perte ? Les actionnaires des entreprises concernées, en premier lieu, par la baisse des cours et la dilution des dividendes. Les contribuables ensuite, quand l'État compense les fermetures anticipées (ce que l'Allemagne a fait à hauteur de 4,35 milliards d'euros pour le charbon). Les salariés enfin, par les plans sociaux. Les habitants des territoires fossiles, par la perte d'activité induite.

Paradoxalement, le coût d'une transition lente peut être supérieur à celui d'une transition rapide. Plus on attend pour reconnaître l'échouage, plus l'écart entre la valorisation officielle et la valeur recouvrable grossit, et plus le choc d'ajustement final est brutal. Ce serait trop simple de conclure que les compagnies pétrolières sont les seules responsables de cette procrastination : les régulateurs, les banques centrales et les marchés financiers ont leur part dans le maintien d'un consensus fragile.

L'histoire de la transition économique se répétera donc avec une variante. Les hommes politiques qui annoncent en 2024 que les fossiles dureront encore "des décennies" tiennent un discours équivalent à ceux qui prédisaient en 1980 que l'amiante avait encore un avenir industriel. Sauf que cette fois, le calendrier physique est imposé par l'atmosphère, pas par les juges.

Les stranded assets ne sont pas une menace abstraite. Ce sont des écritures comptables qui attendent leur tour pour devenir des pertes réelles. À plus long terme, ils dessinent une nouvelle géographie économique, où certains territoires gagneront en valeur (renouvelables, batteries, hydrogène vert), et d'autres en perdront (extraction, raffinage, distribution fossile). Le calcul collectif n'est pas trivial. Les arbitrages individuels, pour les investisseurs comme pour les États, le sont encore moins.

Sources#

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