Comment un concept aussi abstrait que le transformative change peut-il mobiliser 147 États membres de l'IPBES et générer plus de 7 000 références scientifiques dans un seul rapport d'évaluation ?
La réponse tient à un diagnostic que les chercheurs formulent depuis des années mais que les politiques publiques ont longtemps refusé d'entendre : les approches sectorielles classiques ne s'attaquent pas aux causes profondes de la perte de biodiversité. Elles traitent les symptômes. Le rapport sur le changement transformateur, approuvé en décembre 2024 lors de la 11e session du Plénier IPBES à Windhoek (Namibie) et publié dans ses chapitres complets en avril 2025, tente de formuler ce que "s'attaquer aux causes profondes" signifie concrètement.
Ce que le rapport dit, et ce qu'il ne dit pas#
La définition officielle du transformative change selon l'IPBES est la suivante : "Fundamental, system-wide shifts in views – ways of thinking, knowing and seeing ; structures – ways of organizing, regulating and governing ; and practices – ways of doing, behaving and relating."
Le changement transformateur articule trois composantes distinctes. Les views (visions du monde, façons de concevoir la relation humains-nature), les structures (institutions, régulations, modes d'organisation du pouvoir économique et politique), et les practices (comportements, modes de production et de consommation). Ces trois niveaux doivent se déplacer simultanément. Modifier l'un sans les deux autres, c'est ce que font la plupart des politiques environnementales actuelles, et c'est précisément pourquoi elles échouent à stopper l'érosion de la biodiversité.
La nuance est importante ici : ce rapport n'est pas le Global Assessment 2019, qui lui introduisait 8 points d'inflexion (leverage points) et 5 leviers d'action pour la nature. Ces deux cadres analytiques proviennent de deux évaluations distinctes. Le Global Assessment 2019 portait sur l'état général de la biodiversité mondiale. Le rapport TC 2024, dont le titre complet occupe deux lignes (Thematic Assessment Report on the Underlying Causes of Biodiversity Loss and the Determinants of Transformative Change and Options for Achieving the 2050 Vision for Biodiversity), porte spécifiquement sur les causes sous-jacentes et les conditions du changement systémique.
Les trois causes qu'aucune politique sectorielle n'adresse#
Le rapport identifie trois racines de la perte de biodiversité que les politiques environnementales traditionnelles contournent systématiquement.
La première : la déconnexion des sociétés humaines de la nature, couplée à une logique de domination sur les écosystèmes et sur d'autres peuples. Cette cause renvoie directement aux héritages coloniaux, aux structures de propriété des terres, et aux ontologies qui placent la nature en dehors du champ moral.
La deuxième : la concentration du pouvoir et de la richesse. Le rapport cite un chiffre issu de ses données de base (et repris dans plusieurs sources secondaires dont un article PLOS Biology de septembre 2025) : le 1 % le plus riche détient 39,2 % de la richesse mondiale (données 2021). Ce n'est pas une digression idéologique, c'est un déterminant structurel. Les décisions d'usage des terres, les subventions agricoles (estimées selon la Commission européenne entre 520 et 851 milliards USD), les arbitrages réglementaires, tout cela se fait dans un espace politique fortement asymétrique.
La troisième : la priorisation des gains à court terme, individuels et matériels, au détriment des coûts diffus et différés qu'impose la dégradation des écosystèmes. C'est le problème classique des externalités non internalisées, que la microéconomie connaît depuis des décennies sans avoir su le résoudre à l'échelle systémique.
J'ai enseigné ces notions à plusieurs reprises dans des formations en reconversion professionnelle, et ce qui frappe toujours les participants, c'est que ces trois causes ne font l'objet d'aucun indicateur dans les cadres de reporting ESG standard. On mesure les émissions de CO₂, la consommation d'eau, la surface de forêt détruite. Personne ne mesure la concentration du pouvoir de décision sur les ressources naturelles.
Les cinq stratégies du rapport TC 2024 : ce que le texte dit précisément#
Le rapport structure sa réponse autour de cinq stratégies (et non de "leviers" au sens du Global Assessment 2019, le vocabulaire compte dans un texte de gouvernance internationale).
La première porte sur la conservation, la restauration et la régénération de territoires ayant une valeur pour la nature et les peuples, en mobilisant des approches bioculturelles. La nuance "bioculturelle" n'est pas décorative : elle signifie que la conservation sans les peuples autochtones et les communautés locales a montré ses limites, et que le rapport en tire une conséquence opérationnelle.
La deuxième vise un changement systémique dans les secteurs les plus responsables de la perte de biodiversité : agriculture, pêche, foresterie, infrastructures, mines, énergies fossiles. Plusieurs points sont à retenir ici. D'une part, le rapport ne demande pas une conversion secteur par secteur mais un changement de modèle dans l'ensemble de ces secteurs simultanément. D'autre part, il reconnaît que des subventions entre 1,4 et 3,3 trillions USD par an (données 2022-2023) rémunèrent activement les comportements destructeurs de biodiversité.
La troisième stratégie porte sur les systèmes économiques et financiers : réorienter les flux financiers, mettre fin aux subventions néfastes, valoriser les services écosystémiques. Le rapport estime le déficit de financement de la biodiversité entre 598 et 824 milliards USD par an, tandis que le financement actuel se situe entre 135 et 156 milliards (soit environ 0,25 % du PIB mondial), selon des chiffres compilés par la Commission européenne à partir du SPM. Ces ordres de grandeur provenant de sources secondaires, ils sont à qualifier comme tels.
La quatrième stratégie touche aux systèmes de gouvernance : les rendre inclusifs, responsables et adaptatifs. C'est là que le lien avec le cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal est le plus direct. Le rapport TC 2024 soutient explicitement la mise en œuvre des 23 cibles pour 2030 que les États parties ont adoptées à la COP15 de décembre 2022, avec la formulation que le Cadre de Kunming-Montréal vise à "catalyze, enable and galvanize urgent and transformative action".
La cinquième stratégie porte sur les visions et valeurs sociétales : reconnaître et prioriser les interconnexions humains-nature. C'est la moins opérationnelle des cinq, mais probablement la plus déterminante, parce que les quatre autres en dépendent politiquement.
Les barrières : ce qui bloque le passage à l'acte#
Le rapport ne s'arrête pas aux stratégies. Il identifie cinq barrières au changement transformateur, et c'est peut-être la partie la plus utile pour comprendre pourquoi les politiques précédentes ont manqué leur cible.
Relations de domination héritées (colonialismes persistants dans les structures foncières et les droits sur les ressources). Inégalités économiques et politiques. Politiques inadéquates et institutions inadaptées à l'échelle et à la vitesse des enjeux. Modes de consommation et de production non durables, structurés par des incitations qui vont dans le sens inverse des objectifs biodiversité. Accès limité aux technologies propres et systèmes de connaissance-innovation non coordonnés.
Ce dernier point me paraît sous-estimé dans les commentaires du rapport. Les savoirs autochtones sur la gestion des écosystèmes sont documentés dans le rapport (101 experts scientifiques et détenteurs de savoirs autochtones de 42 pays ont participé à l'évaluation), mais leur intégration dans les systèmes d'innovation technologique reste quasi nulle. Le rapport le dit. Personne ne sait vraiment quoi en faire institutionnellement.
Principes directeurs : les quatre conditions du changement délibéré#
Le rapport distingue le changement transformateur subi (effondrement d'un système qui génère une rupture) du changement transformateur délibéré. Pour que ce dernier soit autre chose qu'un vœu pieux, il pose quatre principes.
Équité et justice entre peuples, générations, espèces. Pluralisme et inclusion des modes de connaissance et des systèmes de valeurs. Relations respectueuses et réciproques humains-nature. Apprentissage et action adaptatifs, c'est-à-dire capacité à ajuster les politiques en fonction des données émergentes.
Ces quatre principes ne sont pas neutres politiquement. L'équité entre nations, par exemple, soulève la question du financement du changement transformateur dans les pays du Sud. Le rapport estime (via des sources secondaires) que l'action immédiate pourrait générer jusqu'à 10 trillions USD en valeur commerciale et 395 millions d'emplois d'ici 2030, et que retarder d'une décennie doublerait le coût d'action. Ces chiffres en trillions, issus de sources comme le World Economic Forum cités dans des résumés du rapport, sont à qualifier "selon" leurs sources d'origine.
Pourquoi l'agenda 2030 ne suffira pas sans ce cadre#
Le lien entre le rapport TC 2024 et les objectifs de Kunming-Montréal n'est pas rhétorique. Les 23 cibles du Cadre mondial pour la biodiversité sont des engagements de résultat (30 % des terres et mers protégées d'ici 2030, par exemple). Mais sans s'attaquer aux trois causes profondes identifiées par le rapport, ces cibles restent des instruments sans moteur.
Le Cadre global des espèces sauvages en déclin (que les économistes appellent dette d'extinction) s'accumule indépendamment des aires protégées si les systèmes économiques et les structures de gouvernance restent inchangés. C'est exactement ce que le rapport TC 2024 met en évidence avec les 2 802 mobilisations civiles documentées entre 1992 et 2023, contestant 46 955 menaces environnementales (chiffre issu d'une source secondaire, article PLOS Biology). La pression sociale existe. Les structures institutionnelles pour la canaliser en changement de politique restent insuffisantes.
Ce que ce rapport change concrètement#
Sur ce point, j'hésite à conclure de manière tranchée. Le rapport TC 2024 est un document de consensus intergouvernemental approuvé par 147 États, ce qui signifie qu'il est à la fois robuste scientifiquement et porteur de compromis diplomatiques. Ses 5 stratégies sont moins opérationnelles que les 8 points d'inflexion du Global Assessment 2019, et ses 4 principes directeurs restent des conditions de process plutôt que des indicateurs de résultat mesurables.
Ce qui change concrètement, c'est le cadre de légitimité pour agir au niveau systémique. Un gouvernement ou une institution qui voulait se cantonner aux approches sectorielles (taxe carbone, interdiction de pesticides, création d'aires protégées) dispose maintenant d'un rapport d'évaluation multilatéral qui dit explicitement que ces approches ne suffisent pas et que le problème se situe à un niveau plus profond. Cela ne garantit rien, mais cela déplace la charge de la preuve dans les négociations politiques.
Le rapport est accessible intégralement : le SPM (résumé pour les décideurs politiques) sous DOI 10.5281/zenodo.14513975, et les chapitres complets publiés en avril 2025 sous DOI 10.5281/zenodo.17099472. Pour le contexte du Global Assessment 2019 qui a introduit le cadre des 8 leverage points, la référence reste ipbes.net/global-assessment.
Sources#
- IPBES Transformative Change Assessment, SPM (18 décembre 2024) : zenodo.org/records/14513975
- IPBES Transformative Change Assessment, rapport complet (avril 2025) : zenodo.org/records/17099472
- Article PLOS Biology (auteurs IPBES TC, septembre 2025) : journals.plos.org
- Commission européenne Knowledge4Policy, résumé SPM : knowledge4policy.ec.europa.eu
- IPBES Global Assessment 2019 (source des 8 leverage points) : ipbes.net/global-assessment
- Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal : cbd.int/gbf





