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Polycrise : définition, origine Morin et lecture climatique

Polycrise : définition, origine Morin et lecture climatique

Par Julien P.

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Julien P.

En 1993, Edgar Morin et Anne-Brigitte Kern publiaient Terre-Patrie aux éditions du Seuil. Le livre se voulait un manifeste pour un futur commun ; il proposait au passage un mot nouveau, dérivé du grec polus et du latin crisis, pour désigner ce que les auteurs voyaient se dessiner. La polycrise. Trente-trois ans plus tard, le terme circule dans les notes de banques centrales, les rapports du Forum économique mondial et les essais d'Adam Tooze à Columbia. Il a aussi gagné les rapports climatiques, où il aide à décrire une situation que les sciences du climat ne savaient nommer qu'à l'aide d'un vocabulaire technique fragmenté.

Pour comprendre ce que désigne aujourd'hui la polycrise, il faut remonter à son origine, examiner sa lente migration vers le grand public, et voir comment elle s'articule avec les concepts proches que la communauté climatique a forgés en parallèle. Au passage, on découvrira que tout le monde n'utilise pas le mot de la même façon, et que cette ambiguïté n'est pas un défaut.

L'origine : Terre-Patrie, 1993#

Morin avait soixante-douze ans quand il a publié Terre-Patrie avec sa co-autrice. L'ouvrage prolongeait sa théorie de la complexité, déjà au cœur de La Méthode (six tomes parus entre 1977 et 2004). Sa thèse centrale : les défis contemporains, économiques, écologiques, sociaux, culturels, ne peuvent plus être traités séparément. Ils s'entrelacent. Ils se nourrissent les uns des autres. Ce que la planification industrielle du XXᵉ siècle traitait comme des problèmes distincts, la fin du XXᵉ siècle exigerait de l'aborder comme un système intégré.

Morin parle alors de crises emboîtées. Le mot polycrise apparaît pour rendre compte de cette imbrication. La définition initiale est large : un complexe de crises interdépendantes qui s'aggravent mutuellement et dont la résolution séquentielle est impossible. Aucun de ces termes n'est strictement nouveau. Ce qui l'est, c'est l'idée que la sphère politique et la sphère scientifique doivent renoncer à l'illusion qu'on règle les problèmes un à un. La polycrise est ainsi un argument contre la pensée linéaire.

Pendant deux décennies, le mot reste confiné à la sphère francophone des théoriciens de la complexité. Jean-Claude Junker, président de la Commission européenne, l'emploie en 2016 dans un discours à Athènes pour décrire la situation post-2008. À ce stade, le terme reste un terme savant, peu manié hors des cercles spécialisés. La rupture intervient plus tard, en 2022-2023.

La popularisation par Adam Tooze#

Adam Tooze, historien économique britannique installé à Columbia (New York), est devenu en 2022 l'un des intellectuels les plus écoutés sur les crises contemporaines. Son livre Shutdown (2021) analysait la pandémie comme un évènement systémique. Son substack Chartbook et son podcast Ones and Tooze lui ont donné une audience mondiale. Au Forum économique mondial de Davos en janvier 2023, il consacre une intervention au concept de polycrise, en l'utilisant pour décrire l'enchevêtrement du COVID, de la guerre en Ukraine, de la crise énergétique européenne, de l'inflation post-pandémique et du dérèglement climatique.

Le rapport Global Risks 2023 du WEF (publié quelques jours avant Davos) reprend le terme dans son titre. La diffusion s'accélère. Le mot apparaît dans le Financial Times, The Economist, le New York Times. Les banques centrales l'adoptent dans leurs notes de risque systémique. La Banque de France en parle dans son rapport annuel 2023. La Réserve fédérale américaine évoque les polycrisis dynamics dans une note interne fuitée en mai 2023.

Tooze lui-même reconnaît la dette envers Morin. Dans un essai paru sur Aeon en 2024, il écrit que le concept a circulé pendant trente ans sans trouver son public, et que la pandémie a brutalement rendu visible ce que Morin décrivait. Adam Tooze ajoutait à l'époque, avec un détachement curieux, qu'il n'avait jamais lu Terre-Patrie. Le terme l'avait rejoint par un chemin différent.

En septembre 2025, dans une note de Chartbook, Tooze nuance lui-même son enthousiasme initial. Il observe que les marchés financiers restent étrangement calmes face à ce qui se présente comme une polycrise majeure. Le décalage entre la perception narrative et la cotation économique le pousse à interroger la cohérence du concept. Tous les chercheurs n'ont pas suivi ce repli, et le terme continue d'irriguer les rapports internationaux en 2026.

Quatre lectures, parfois contradictoires#

Une revue de littérature parue en Sustainability Science (Springer Nature, 2025) cartographie quatre interprétations distinctes du terme polycrise. La conclusion : il n'y a pas une définition stabilisée, mais quatre familles d'usage qui ne disent pas la même chose.

Première famille, la lecture historique-comparative. La polycrise est une nouvelle configuration globale post-2020. On compare l'époque actuelle à d'autres séquences (1929-1945, 1973-1979) pour situer son ampleur. Cette lecture est portée par les historiens, dont Tooze, et par les médias d'analyse.

Deuxième famille, la lecture systémique-cybernétique. La polycrise est un état du système mondial où les boucles de rétroaction amplifient les chocs locaux. Cette approche relève des sciences de la complexité ; elle prolonge l'héritage de Morin. Le Cascade Institute de l'université Royal Roads (Canada) est un de ses pôles actifs depuis 2022. Il développe une typologie des chocs en cascade, distinguant le trigger event, les transmission channels et les system failures.

Troisième famille, la lecture climatique. La polycrise désigne plus spécifiquement le faisceau de crises liées au dérèglement climatique : crise hydrique, crise alimentaire, crise migratoire, crise sanitaire, crise énergétique. Cette lecture est promue par le GIEC (sans utiliser le mot polycrise, mais en décrivant des cascading risks) et par certaines ONG climatiques. Elle recoupe partiellement le concept d'évènement composé tel que défini par l'IPCC AR6, mais à une échelle plus large que celle de l'aléa.

Quatrième famille, la lecture critique-politique. La polycrise est un outil de cadrage discursif qui sert à justifier des politiques d'exception, voire à camoufler des choix politiques en nécessités structurelles. Cette critique vient de certains chercheurs en sciences politiques, notamment Yuen Yuen Ang (Johns Hopkins), qui propose le concept de polytunity (polychance) pour réorienter l'attention vers les opportunités de transformation institutionnelle. Cette lecture rappelle que nommer une situation, ce n'est pas seulement la décrire, c'est aussi orienter les réponses possibles.

La lecture climatique : polycrise et cascades#

La lecture climatique est celle qui concerne le plus directement les sciences environnementales. Elle articule le concept de polycrise avec deux familles de risques déjà bien identifiées : les risques en cascade et les évènements composés.

Les cascading risks, ou risques en cascade, désignent une chaîne de défaillances déclenchée par un évènement initial. Un exemple devenu canonique : la sécheresse syrienne 2006-2010, qui contribue à la migration rurale-urbaine, qui nourrit les tensions sociales, qui pèse dans le déclenchement de la guerre civile à partir de 2011. Le climat n'est pas la seule cause, mais il participe à la cascade. Un autre exemple : les feux de forêt australiens de l'été 2019-2020, qui aggravent localement la pollution atmosphérique, qui surchargent les systèmes de santé, qui se conjuguent ensuite à l'arrivée du COVID-19. La cascade circule entre l'environnemental, le sanitaire et l'économique.

Les compound events (voir l'article dédié) décrivent quant à eux la conjonction simultanée ou séquentielle de plusieurs aléas climatiques. Là où les cascades sont diachroniques, les évènements composés peuvent être synchroniques. La canicule sèche est l'archétype : vague de chaleur et déficit de précipitations se renforcent par rétroaction thermique-hydrique.

La polycrise climatique, telle que la définit le rapport Climate Endgame (Kemp et al., PNAS 2022), désigne le scénario où plusieurs systèmes critiques bascule simultanément : effondrement de l'AMOC, assèchement de l'Amazonie, fonte accélérée des calottes, libération du méthane permafrost. Chacun de ces points de bascule a sa probabilité propre. La polycrise est ce qui se produit quand plusieurs basculent en synchronie ou en cascade rapprochée.

À cette définition stricte s'ajoute une lecture plus large : la polycrise inclut aussi les crises sociales, économiques et géopolitiques que le climat amplifie sans les causer directement. Cette extension est ce qui distingue la polycrise des cascades pures. Là où une cascade décrit une chaîne de causalité identifiable, la polycrise décrit une configuration globale où la causalité elle-même devient diffuse.

Le risque rhétorique#

Le mot polycrise séduit, peut-être trop. Yuen Yuen Ang notait en 2024 dans Foreign Affairs qu'un concept qui désigne tout finit par ne plus désigner grand-chose. Si la polycrise inclut le climat, l'économie, la pandémie, la guerre et l'intelligence artificielle, alors le concept perd son tranchant analytique. On a affaire à un mot-valise qui sert de toile de fond aux récits, plutôt qu'à un outil d'analyse.

Ce risque est documenté. Plusieurs chercheurs (Tooze lui-même, dans son revirement de septembre 2025) reconnaissent que le terme peut justifier la paralysie ou, à l'inverse, l'autoritarisme d'exception. Si tout est crise, plus rien ne l'est. Si tout est interconnecté, il n'y a plus de levier d'action identifiable. La polycrise glisse alors du diagnostic vers le fatalisme.

L'usage rigoureux du terme exige donc trois précautions. Premièrement, qualifier le scénario auquel on se réfère (polycrise climatique stricte, polycrise globale, polycrise géopolitique). Deuxièmement, identifier les couplages effectifs entre crises plutôt que de postuler une interconnexion générale. Troisièmement, accepter que toute polycrise admet aussi des découplages : certaines crises évoluent indépendamment, certains systèmes sont robustes face à des chocs voisins. La théorie de la complexité de Morin elle-même intégrait cette nuance.

Pourquoi le terme reste utile#

Malgré ses limites, le concept rend deux services au cadrage environnemental. Il rappelle d'abord que les solutions sectorielles ont une portée bornée : refroidir le climat sans toucher aux modèles agricoles ou aux migrations forcées laisse les autres crises ouvertes. Il rappelle ensuite que les politiques publiques doivent intégrer les couplages. La transition énergétique européenne, vue à travers la grille polycrise, n'est pas seulement une question de carbone : c'est aussi un sujet d'autonomie stratégique, de sécurité d'approvisionnement, d'acceptabilité sociale, et de justice fiscale.

Cette lecture intégrée a inspiré le programme Resilience 2030 de l'Union européenne, qui structure depuis 2024 plusieurs lignes budgétaires autour du concept de risques en cascade. Elle a aussi nourri le rapport Anthropocene Risks de la Royal Society (2025), qui propose une cartographie des couplages entre dépassement des limites planétaires et basculements géopolitiques. La référence à l'Anthropocène comme nouvelle ère géologique sert ici de cadre épistémique : c'est dans cette époque où l'humanité est devenue force géologique que la polycrise prend tout son sens.

Reste à savoir si le terme survivra à sa propre dilution. Si dans dix ans il désigne tout, il aura cessé d'être utile. Si dans dix ans il a stabilisé son périmètre autour des couplages systémiques entre risques environnementaux et risques humains, il aura peut-être pris la place que Morin lui prédisait en 1993, sans tapage. Le concept aura alors fait son chemin, lent et discret, comme la plupart des outils intellectuels qui survivent au passage des modes.

Sources#

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