L'extractivisme n'est pas l'extraction. Toute société puise dans son sous-sol et dans ses forêts, c'est un fait banal. Ce que désigne le mot extractivisme, en revanche, ne l'est pas : il pointe un mode d'organisation économique entier, fondé sur l'extraction massive de ressources naturelles, peu transformées sur place, expédiées hors du pays producteur. La nuance technique est lourde de conséquences politiques, et c'est précisément pour cela que le concept, forgé en Amérique latine, mérite d'être posé avec sa généalogie, ses auteurs et ses chiffres. On va le faire ici sans rond de jambe.
Définir l'extractivisme : la fiche Gudynas#
La définition de référence vient d'Eduardo Gudynas, économiste au Centro Latino Americano de Ecología Social (CLAES) en Uruguay. En 2009, dans un texte intitulé "Diez tesis urgentes sobre el nuevo extractivismo", publié dans le recueil Extractivismo, Política y Sociedad aux pages 187 à 225, il formule ce qui deviendra la formulation canonique : l'extractivisme est, selon le glossaire de Géoconfluences (ENS de Lyon), une activité qui extrait des volumes significatifs de ressources naturelles, sans transformation ou avec une transformation minimale, principalement destinées à l'exportation.
Trois critères donc, et il faut les tenir ensemble. Volume élevé d'abord. Faible transformation avant départ ensuite. Orientation export dominante enfin. C'est ce triplet qui distingue l'extractivisme d'une simple activité minière ou forestière. Le terme lui-même vient du portugais brésilien "extrativismo", utilisé dès les années 1990 pour décrire l'exploitation commerciale des produits forestiers en Amazonie, comme le rappelle Emperaire (1996) cité par le même glossaire. La filiation linguistique compte : on parle d'un mot d'abord forestier, devenu cadre théorique global.
L'autre fondateur de la grille de lecture est Alberto Acosta, économiste équatorien, ancien président de l'Assemblée constituante de l'Équateur en 2007-2008. Son ouvrage El Buen Vivir. Sumak Kawsay, una oportunidad para imaginar otros mundos, paru chez Icaria Editorial à Barcelone en mars 2013 (192 pages), articule la critique de l'extractivisme à la proposition positive du buen vivir, dont on reparle plus loin. Acosta a démissionné de l'Assemblée constituante en partie sur ce point précis : pendant qu'il rédigeait des droits de la nature, le gouvernement Correa relançait l'exploitation minière et pétrolière. C'est dire la tension qui traverse le concept dès sa formalisation.
Le consensus des matières premières (Svampa)#
Maristella Svampa, sociologue argentine, ajoute une pièce importante. Dans son article "Néo-'développementisme' extractiviste, gouvernements et mouvements sociaux en Amérique latine", paru dans Problèmes d'Amérique latine, 2011/3, n° 81, pages 101 à 127, elle relie l'extractivisme à un basculement régional plus large. Elle théorise en 2013, puis en version anglaise en 2015 dans South Atlantic Quarterly, vol. 114, n° 1, p. 65-96 (Duke University Press), la notion de "consensus des matières premières" (commodities consensus).
L'idée, reprise par le CETRI, est que l'Amérique latine est passée du consensus de Washington, version néolibérale orthodoxe des années 1990, à un modèle où l'exportation de matières premières devient l'horizon partagé, indépendamment de la couleur politique du gouvernement. Cela vaut pour les gouvernements de droite comme pour les gouvernements progressistes. Et c'est là que le concept devient tranchant : il refuse l'alibi du discours et regarde la structure productive réelle.
Svampa parle aussi de "tournant éco-territorial" : les conflits autour des projets miniers, pétroliers ou agro-industriels font émerger une grille où les communautés autochtones, les acteurs ruraux et les mouvements environnementalistes finissent par converger sur un même langage de défense du territoire. C'est une donnée importante pour comprendre la sociologie politique du continent depuis vingt ans.
Néo-extractivisme : l'État compense, le modèle persiste#
Gudynas distingue extractivisme classique et néo-extractivisme. Dans un article publié dans Nueva Sociedad n° 237 en 2012 sous le titre "Estado compensador y nuevos extractivismos", il décrit la version progressiste du modèle : l'État reprend la main sur une partie des rentes (nationalisations, royalties augmentées, taxes), redistribue une fraction sous forme de programmes sociaux, mais ne sort pas de la dépendance aux marchés internationaux pour autant. C'est ce que résume une analyse parue sur les Cahiers du Socialisme : extractivisme et néo-extractivisme, "deux faces de la même malédiction".
Trois trajectoires nationales servent de cas d'école. Le Venezuela de Chávez à partir de 1998, la Bolivie d'Evo Morales à partir de 2006, l'Équateur de Rafael Correa à partir de 2007. Trois gouvernements arrivés au pouvoir sur un discours de rupture, qui ont massifié l'extraction minière, gazière et pétrolière pendant la décennie 2000. Les chiffres parlent. Selon le CEDLA cité par Mondialisation.ca, les exportations minières et d'hydrocarbures représentaient 47 % des exportations boliviennes en 1998, et sont montées vers 80 % sur une période récente.
Au Brésil, sous Lula, Ritimo rappelle que la part des matières premières dans les exportations est passée de 48,5 % en 2003 à 60,9 % en 2009. En Argentine, sur la même période 2003-2007, les investissements miniers ont été multipliés par 8 et le nombre de projets miniers a bondi de 740 %. Quand on regarde ces chiffres, le constat de Svampa se passe de commentaire : à gauche comme à droite, le sous-sol est devenu le moteur.
La critique décoloniale : extractivisme et colonialité#
Ce point est central et il faut le poser clairement. Le dictionnaire décolonial de l'UQAM décrit l'extractivisme comme "une intensification de la colonialité du pouvoir". L'idée n'est pas nouvelle : Eduardo Galeano, dès 1971 dans Les veines ouvertes de l'Amérique latine, retraçait cinq siècles de pillage économique du continent, ouvrage que les théoriciens contemporains de l'extractivisme citent presque tous comme matrice. Cinq siècles de continuité : argent du Potosí, caoutchouc amazonien, salpêtre chilien, pétrole vénézuélien, soja brésilien, lithium des salars. La nature des matières change, la position structurelle ne change pas.
Raúl Zibechi pousse l'analyse plus loin. Toujours selon le dictionnaire UQAM, il remonte le projet extractiviste contemporain à la dictature brésilienne des années 1970 et au programme IIRSA (Initiative pour l'Intégration des Infrastructures Régionales Sud-Américaines), lancé en 2000 : un réseau d'infrastructures (routes, ports, corridors énergétiques) pensé pour évacuer les matières premières vers les marchés extérieurs. Vue ainsi, l'extractivisme n'est pas un accident, c'est une architecture.
Je dois reconnaître ici une perplexité personnelle. La généalogie Gudynas-Acosta-Svampa est solide, sourcée, datée. Mais l'extension du concept hors d'Amérique latine, vers la Sibérie ou l'Afrique sub-saharienne, demande à mon avis un travail empirique encore inégal. Certains auteurs élargissent vite, d'autres restent prudents. À ce jour la matrice théorique reste latino-américaine, et c'est par-là qu'il faut l'aborder.
Le buen vivir : la proposition alternative#
L'extractivisme appelle un contre-modèle. Acosta et plusieurs auteurs autochtones le construisent autour du buen vivir, ou sumak kawsay en kichwa. La définition reprise par Wikipédia parle d'une "relation harmonieuse entre être humain et la nature, d'une vie communautaire faite d'entraide, de responsabilités partagées". Le concept inclut explicitement les humains, les animaux, les plantes, les montagnes, les esprits, les ancêtres : une ontologie relationnelle qui n'a aucun équivalent direct dans la pensée économique européenne.
Cette grille a été inscrite dans la Constitution équatorienne de 2008, première constitution mondiale à reconnaître les droits de la nature. Le geste juridique est inédit. La pratique, en revanche, est plus rugueuse : le même gouvernement qui a fait adopter le texte a simultanément intensifié l'exploitation pétrolière dans l'Amazonie équatorienne. La tension entre la lettre constitutionnelle et l'orientation économique réelle est documentée par les chercheurs qui travaillent sur l'Équateur post-2008. Ce hiatus, on peut s'y casser les dents, mais il faut le nommer.
Le néo-extractivisme vert : lithium, terres rares, transition#
Le concept ne se limite plus à l'Amérique latine du XXe siècle. Thea Riofrancos, professeure de science politique au Providence College et chercheuse au Climate and Community Institute, publie en 2025 chez W.W. Norton Extraction: The Frontiers of Green Capitalism. Sa thèse, popularisée dans un entretien au Grand Continent, pointe une nouvelle frontière : la transition énergétique reproduit la logique extractiviste sous label vert.
Les chiffres sont éloquents. L'extraction du lithium dans le salar d'Atacama au Chili consomme entre 15,5 et 32,8 m³ d'eau par tonne produite selon une étude parue dans Journal of Cleaner Production via ScienceDirect. Sur le terrain, c'est un désert où l'eau était déjà rare. Pour les terres rares, le rapport du Sénat français chiffre la domination chinoise en 2024-2025 : 70 % de l'extraction mondiale (270 000 tonnes en 2024), 92 % du raffinage mondial, 98 % des aimants permanents. L'Europe dépend à 46 % de la Chine, 28 % de la Russie et 20 % de la Malaisie pour ses importations de terres rares, selon ADIMAS. Pour les métaux critiques (cobalt, lithium, terres rares), la dépendance européenne est aujourd'hui structurelle : l'UE n'extrait que 8 % de ses besoins en matières stratégiques.
Pour réagir, l'Union européenne a adopté en 2024 le Critical Raw Materials Act : objectif 10 % d'extraction interne, 15 % de couverture par recyclage, plafond de 65 % pour un seul pays fournisseur d'ici 2030. Stéphane Séjourné a annoncé le 25 mars 2025 une liste de 47 sites européens de matériaux critiques, dont 9 en France, avec deux projets lithium (Alsace via Eramet, Allier via Imerys). On verra ce que cela donne sur le terrain. Et il faut être lucide : ouvrir une mine de lithium en France ne sort pas du paradigme extractiviste, cela en déplace simplement la géographie. C'est aussi le point que martèle Riofrancos.
À cette lecture s'ajoute un risque sanitaire spécifique. Le bulletin n°108 de la CRIIRAD daté d'avril 2026 rappelle que certains minerais ciblés par la transition (zircon, titanite, monazite) contiennent des éléments radioactifs naturels. Le mot extractivisme se charge alors d'une nouvelle profondeur, qu'il faudra inscrire dans la dette écologique des pays du Nord vis-à-vis des pays producteurs.
Pourquoi le concept compte pour penser le développement#
L'intérêt analytique de l'extractivisme tient à ceci : il interdit de séparer la question écologique de la question géoéconomique. Un débat sur le développement durable qui ferait l'impasse sur la matrice extractiviste tomberait dans un angle mort majeur. Idem pour les politiques climatiques fondées sur l'électrification massive sans interrogation sur les chaînes d'approvisionnement minières. Le point a été repris par Thomas Posado dans "L'Amérique latine et les défis posés par l'extractivisme", paru dans Recherches internationales, 2024/4, n° 131, page 143, en ligne depuis mars 2025.
Et la critique remonte le débat jusqu'au sol amazonien. La déforestation en Amazonie n'est pas un dérapage, c'est une externalité structurelle du modèle. Tant qu'on raisonne en projets isolés, on traite des symptômes. Tant qu'on raisonne en extractivisme, on touche au moteur.
Sources#
- Géoconfluences ENS de Lyon, glossaire extractivisme
- Maristella Svampa, Problèmes d'Amérique latine, 2011/3, n° 81, p. 101-127
- Svampa, "Commodities Consensus", South Atlantic Quarterly, vol. 114 n° 1, 2015
- Alberto Acosta, El Buen Vivir, Icaria Editorial, Barcelone, 2013
- Anthropen, fiche extractivisme, Université Laval
- Ritimo, "Extractivisme : retour sur un concept émergent"
- Mondialisation.ca, Amérique latine et extractivisme
- CETRI, Consensus des matières premières
- Cahiers du socialisme, extractivisme et néo-extractivisme
- Dictionnaire décolonial UQAM, entrée extractivisme
- Wikipédia, Buen vivir
- Thea Riofrancos, Extraction, W.W. Norton, 2025
- Le Grand Continent, entretien avec Thea Riofrancos
- ScienceDirect, empreinte eau lithium Atacama
- Sénat français, terres rares et dépendance Chine
- ADIMAS, domination chinoise des terres rares
- Thomas Posado, Recherches internationales, 2024/4 n° 131
- CRIIRAD, bulletin n°108, extractivisme et risques radiologiques, avril 2026





