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Salinisation des sols : définition, causes et irrigation

Salinisation des sols : définition, causes et irrigation

Par Philippe D.

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Philippe D.

Pourquoi un sol irrigué, donc arrosé, peut-il finir plus sec et plus stérile qu'un sol jamais cultivé ? La question a de quoi surprendre un public habitué à associer eau et fertilité. Elle résume pourtant tout le mécanisme de la salinisation des sols, un phénomène qui abîme les terres agricoles depuis que l'homme irrigue, et que quatre rapports de la FAO chiffrent à des niveaux qui varient du simple au double selon l'année et la définition retenue.

En bref : la salinisation des sols désigne l'accumulation de sels solubles dans l'horizon de surface, jusqu'à un seuil de conductivité électrique qui bloque la croissance des cultures. Elle a une origine naturelle (roches, anciennes mers) et une origine humaine, dominée par l'irrigation mal drainée. Les estimations mondiales de surface touchée vont de 833 à 1381 millions d'hectares selon la source et l'année.

Quatre chiffres FAO, trois méthodes : lequel croire ?#

Le réflexe naturel, face à un sujet chiffré, est de chercher LE chiffre. Sur la salinisation des sols, ce réflexe échoue. La FAO elle-même a publié quatre chiffres mondiaux distincts entre 2021 et 2024, issus de trois méthodes d'évaluation, et aucun n'annule le précédent.

AnnéeSource FAOChiffrePérimètre
2021Carte GSASmap424 Mha en surface (0-30 cm) et 833 Mha en sous-sol (30-100 cm)Sols répondant aux critères ECe > 2 dS/m, ESP > 15 % et pH > 8,2
2021Communiqué de lancement GSASmapPlus de 833 Mha, soit 8,7 % de la planèteMême carte, chiffre de synthèse
2021ITPS Soil Letter n°3Plus de 1100 Mha, dont 60 % salins, 26 % sodiques et 14 % salins-sodiquesVentilation salinité et sodicité combinées
2024Rapport « Global status of salt-affected soils »1381 Mha, soit 10,7 % de la surface terrestre mondialePremière évaluation mondiale complète en cinquante ans

Face à ce tableau, je ne vais pas trancher pour un chiffre unique : ce serait trahir la donnée. Ce que je peux en revanche affirmer, c'est que le rapport de décembre 2024 est le plus récent et le plus large en méthode : il s'agit, selon la FAO, de la première évaluation mondiale complète du sujet depuis cinquante ans. Il ajoute un milliard d'hectares supplémentaires jugés à risque sous l'effet du changement climatique et des mauvaises pratiques, en plus des 1381 Mha déjà affectés. Selon ce même rapport, 10 % des terres cultivées irriguées et 10 % des terres cultivées pluviales dans le monde sont déjà touchées, avec des pertes de rendement pouvant atteindre 70 % pour certaines cultures comme le riz ou les haricots.

Pourquoi les chiffres divergent autant#

Chaque source mesure en réalité une chose légèrement différente. La carte de 2021 croise trois critères techniques précis (conductivité électrique, pourcentage de sodium échangeable, pH) sur deux profondeurs de sol distinctes, ce qui explique l'écart entre 424 et 833 Mha selon qu'on regarde la surface ou le sous-sol. L'ITPS de la même année ventile différemment, entre salinité pure, sodicité pure et les deux combinées. Le rapport de 2024 change de méthode d'évaluation et élargit le périmètre, d'où le saut à 1381 Mha.

À noter, et c'est un point sur lequel plusieurs sites francophones dérapent : une répartition chiffrée entre origine naturelle et origine humaine circule largement en ligne, attribuée à la FAO. Je n'ai trouvé aucun document primaire de la FAO qui porte ce chiffre. Je préfère l'omettre plutôt que de le recopier sans preuve.

Qu'est-ce qu'un sol salin, en pratique ?#

Un sol n'est pas déclaré salin à l'œil nu. La méthode de référence consiste à extraire l'eau contenue dans un sol saturé et à en mesurer la conductivité électrique, notée ECe, exprimée en decisiemens par mètre (dS/m) à 25°C. Le seuil FAO/USDA historique, qui reste le plus utilisé dans le monde, place la limite à 4 dS/m. La Soil Science Society of America a depuis abaissé cette limite à 2 dS/m, un écart qui à lui seul change la taille du problème selon la référence choisie.

ClasseConductivité électrique (extrait de saturation)
Non salin0 à 2 dS/m
Légèrement salin2 à 4 dS/m
Modérément salin4 à 8 dS/m
Fortement salin8 à 16 dS/m
Très fortement salinPlus de 16 dS/m

Un second indicateur complète ce tableau : le SAR, ou Sodium Adsorption Ratio, mesuré sur l'eau d'imbibition du sol. Au-delà de 13, le sol est qualifié de sodique plutôt que simplement salin, une distinction utile parce que les deux problèmes ne se corrigent pas de la même manière.

Comment l'irrigation sale un sol qu'elle est censée nourrir#

Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut raisonner en bilan hydrologique plutôt qu'en image. Un sol se sale quand l'eau qui s'évapore ou est absorbée par les plantes (l'évapotranspiration) consomme la quasi-totalité de l'eau apportée, sans laisser assez d'eau s'infiltrer en profondeur pour entraîner les sels vers le bas. En climat aride, pour une pluviométrie de 20 mm par an et une évaporation de 20 mm par an, le drainage est nul : rien ne lessive le sol. En climat équatorial, à l'inverse, une pluviométrie de 3750 mm par an contre 1450 mm d'évaporation laisse 2300 mm de drainage annuel, largement de quoi évacuer les sels. Jean-Paul Legros, dans une conférence de 2009 à l'Académie des sciences et lettres de Montpellier, résume le paradoxe en une phrase difficile à améliorer : « peu d'eau, le sol se sale ; beaucoup d'eau, la mer se sale. »

L'irrigation aggrave ce déséquilibre d'une seconde manière, moins intuitive : la remontée de nappe. Dans un sol dont la porosité avoisine 20 %, chaque mètre d'eau drainé vers le bas peut faire remonter la nappe phréatique de cinq mètres. Si cette nappe est elle-même chargée en sel, l'irrigation répétée finit par la ramener jusqu'en surface. Selon Legros, dans de nombreuses régions du monde, ce processus a fait remonter une nappe sursalée jusqu'à la surface en vingt à trente ans d'irrigation. C'est là qu'on mesure la différence entre stress hydrique et excès d'eau mal drainée : les deux problèmes touchent souvent les mêmes terres irriguées, à quelques années d'écart.

Même une eau d'irrigation jugée de bonne qualité gustative n'est pas neutre à long terme : Legros calcule qu'une irrigation annuelle de 80 cm avec une eau très légèrement salée peut apporter environ 4,5 tonnes de sels divers par hectare et par an, en l'absence de lessivage suffisant en climat sec. En comparaison, les embruns marins déposent jusqu'à 750 kg de sel par hectare et par an en zone côtière, un ordre de grandeur nettement plus faible.

Salinisation primaire ou secondaire ?#

La distinction entre les deux origines reste la base du diagnostic. La salinisation primaire relève de processus naturels : altération des roches, évaporation d'anciennes mers ou nappes salées, embruns marins. La salinisation secondaire, elle, est d'origine humaine : irrigation avec une eau de mauvaise qualité, drainage insuffisant, remontée de nappe induite par l'agriculture. Le cycle de l'eau local détermine largement laquelle des deux domine sur un territoire donné.

Une estimation distincte, publiée par le Centre commun de recherche européen, chiffre à 77 millions d'hectares la surface mondiale spécifiquement affectée par la salinisation secondaire, dont 58 % en zones irriguées, concentrée principalement en Inde, au Pakistan, en Chine, en Irak et en Iran. Cette donnée n'affiche pas de millésime sur la page source, ce qui invite à la manier avec prudence plutôt qu'à la citer comme une mesure récente.

Qui paie la facture ?#

Le coût économique de la salinisation reste difficile à cerner avec précision, et les chiffres disponibles portent des réserves méthodologiques que je préfère signaler plutôt que gommer. Selon la FAO, qui reprend une estimation de 2014, le coût annuel mondial de la dégradation des terres irriguées par le sel atteindrait 27,3 milliards de dollars, lié aux pertes de production agricole. C'est un chiffre attribué à une étude tierce, sans lien direct vers la publication d'origine depuis la page qui le reprend.

À l'échelle de l'Union européenne, le Centre commun de recherche européen évoque une salinisation touchant 1 à 3 millions d'hectares, principalement dans les pays méditerranéens, présentée comme une cause majeure de désertification. Cette donnée n'est pas datée sur la page qui la porte, et l'organisme indique lui-même qu'aucune évaluation pan-européenne actualisée n'existe à ce jour. En Espagne, toujours selon cette même source, 3 % des 3,5 millions d'hectares de terres irriguées seraient sévèrement affectés par la salinité, avec 15 % supplémentaires jugés à risque sérieux. J'aurais aimé pouvoir dater ces deux derniers chiffres plus précisément. Sur ce point, j'hésite encore, et je préfère le dire plutôt que de laisser croire à une précision que la source elle-même ne revendique pas.

Où se concentre le problème mondial#

Le rapport FAO de décembre 2024 identifie une concentration géographique nette : dix pays (Afghanistan, Australie, Argentine, Chine, Kazakhstan, Russie, États-Unis, Iran, Soudan et Ouzbékistan) rassemblent 70 % des sols salinisés du monde. Ce n'est pas un hasard climatique isolé : on retrouve dans cette liste des pays où l'irrigation intensive croise des climats arides à semi-arides, exactement la combinaison qui, selon le bilan hydrologique décrit plus haut, empêche le lessivage naturel des sels. Le phénomène rejoint par certains aspects la logique de l'érosion des sols : une dégradation lente, peu visible au départ, qui devient difficilement réversible une fois installée.

Foire aux questions#

Un sol salinisé peut-il redevenir cultivable ?#

La restauration existe mais dépend du drainage disponible : lessiver un sol salin suppose d'apporter plus d'eau que n'en consomme l'évapotranspiration, avec une évacuation efficace vers le bas. Sans drainage fonctionnel, l'irrigation de lessivage aggrave d'abord la remontée de nappe avant de pouvoir purger les sels.

Quelle est la différence entre un sol salin et un sol sodique ?#

Un sol salin dépasse le seuil de conductivité électrique mesuré sur extrait de saturation (4 dS/m selon la FAO/USDA, 2 dS/m selon la Soil Science Society of America). Un sol sodique, lui, se définit par un Sodium Adsorption Ratio supérieur à 13, mesuré sur l'eau d'imbibition du sol, indépendamment de sa conductivité.

Pourquoi les estimations FAO de surface salinisée ne se recoupent-elles pas ?#

Parce qu'elles ne mesurent pas la même chose : critères techniques différents (conductivité, sodicité, pH), profondeurs de sol différentes (surface ou sous-sol) et méthodes d'évaluation qui évoluent d'un rapport à l'autre, entre 2021 et 2024.

L'irrigation est-elle la seule cause de salinisation ?#

Non. La salinisation primaire, d'origine naturelle (roches, anciennes mers, embruns marins), existe indépendamment de toute activité humaine. L'irrigation mal drainée est la cause dominante de la salinisation secondaire, celle imputable à l'homme.

Sources#

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