« L'économie circulaire réduit les impacts, l'économie régénérative les inverse » : la phrase revient, presque mot pour mot, sur la majorité des glossaires RSE et des blogs qui définissent les deux termes. Elle oppose une logique de sobriété à une logique de restauration, et elle a un défaut précis : le texte qui définit officiellement l'économie circulaire depuis 2024 dit le contraire. La vraie différence entre les deux modèles ne tient pas à ce slogan. Elle tient à leur statut, à ce qu'ils mesurent, et à ce qu'ils promettent de durer.
En bref : la différence tient au statut, pas au principe. Depuis mai 2024, la norme internationale ISO 59004 inscrit déjà la régénération des écosystèmes parmi ses six principes et ses cinq catégories d'actions. L'économie régénérative, elle, ne repose que sur un document français pré-normatif, l'AFNOR SPEC 2315 (novembre 2024), qui vise une norme ISO sous un délai annoncé de 5 à 6 ans, pas encore atteint.
L'économie circulaire a-t-elle vraiment laissé la régénération de côté ?#
Non, et c'est le point que la plupart des définitions courtes ratent. La norme ISO 59004:2024, intitulée « Économie circulaire, vocabulaire, principes et recommandations pour la mise en œuvre », définit l'économie circulaire comme un « système économique qui utilise une approche systémique pour maintenir un flux circulaire des ressources, en recouvrant, conservant ou augmentant leur valeur, tout en contribuant au développement durable ». Rien, dans cette phrase, qui limite le modèle à la seule réduction des impacts.
Le texte va plus loin. Parmi ses six principes fondateurs figure la résilience des écosystèmes, formulée comme la nécessité de « contribuer à la régénération des écosystèmes et de la biodiversité ». Et parmi ses cinq catégories d'actions concrètes, l'une porte explicitement le nom « Régénérer les écosystèmes », qui couvre l'élimination des substances nocives, la réhabilitation des sols et des plans d'eau, l'atténuation du changement climatique et la protection de la biodiversité. L'économie circulaire, au sens de sa propre norme, n'oppose donc pas réduction et régénération : elle les porte l'une et l'autre. Le guide des principes et exemples de l'économie circulaire détaille cette mécanique levier par levier ; cet article, lui, se concentre sur ce qui sépare les deux modèles dans les textes qui les définissent. C'est aussi la lecture que retient la fondation Ellen MacArthur, dont les trois principes de référence comptent « régénérer la nature » aux côtés de l'élimination des déchets et de la circulation des matériaux à leur plus haute valeur.
Que vaut le document qui définit l'économie régénérative ?#
Beaucoup moins, en termes de statut normatif. L'AFNOR SPEC 2315, publiée sous l'indice de classement X30-906, définit l'économie régénérative comme « un modèle d'activités agissant pour l'intégrité du vivant, humain et non-humain, et soutenant la vitalité des écosystèmes écologiques et sociaux avec lesquels il coconstruit, dans une spatialité définie ». La définition est ambitieuse. Le texte qui la porte ne l'est pas encore autant : l'AFNOR le présente elle-même comme un document pré-normatif, un point de départ pour « partager et diffuser » une définition commune, pas une norme.
L'AFNOR écrit vouloir « accompagner dans un délai de 5 à 6 ans un processus de normalisation national puis international ». Ce délai court encore, et aucune norme ISO internationale ne définit la régénération à ce jour : les cinq groupes de travail du comité ISO/TC 323, celui de l'économie circulaire, n'en portent aucun projet. Un détail de calendrier vaut d'être noté, parce qu'il vient de l'AFNOR elle-même : son communiqué écrit que le texte « est paru le 8 novembre 2024 », quand la fiche produit de sa boutique en ligne affiche « octobre 2024 » comme date de publication. Deux canaux officiels du même organisme, deux dates.
Résultat, l'asymétrie qui compte pour un acheteur ou un investisseur n'est pas celle du slogan RSE. C'est celle-ci : l'économie circulaire s'appuie sur une norme internationale en vigueur depuis mai 2024 ; l'économie régénérative s'appuie sur un texte national qui vise cette étape sans l'avoir franchie.
Deux modèles, deux séries de chiffres#
| Indicateur | Économie circulaire (plastique) | Économie régénérative (sols) |
|---|---|---|
| Part réellement en boucle fermée ou stockage mobilisable | 2 % des emballages plastiques en boucle fermée (données 2013, publiées en 2016) | +1,9 pour mille par an sur l'ensemble des surfaces agricoles et forestières françaises (étude INRA, juillet 2019) |
| Part en cascade ou perte de valeur | 8 % en cascade vers des usages de moindre valeur ; 95 % de la valeur matière perdue après un seul cycle (données 2013, publiées en 2016) | Aucune pratique plus stockante que l'existant identifiée en forêt (étude INRA, juillet 2019) |
| Horizon temporel de la boucle | Pas de limite de durée, mais 95 % de la valeur matière perdue dès le premier cycle (données 2013, publiées en 2016) | Stockage limité à 30 ans (étude INRA, juillet 2019) |
| Taux effectif mesuré | 9 % du plastique mondial réellement recyclé en 2019 (OCDE, 2022) | 5,78 MtC par an de stockage additionnel en France, plafond technique à 8,43 MtC par an (étude INRA, juillet 2019) |
Ce tableau ne dit pas que l'un des deux modèles fonctionne et l'autre non. Il dit que les deux logiques laissent filer une part considérable de ce qu'elles promettent de récupérer ou de reconstituer, et que cette part se mesure dans les deux cas, avec des méthodes différentes. Sur le plastique, le rapport de 2016 chiffre un rendement prix de seulement 50 % : la matière recyclée vaut la moitié de la matière vierge, sur une base de 14 % de collecte. Sur les sols, la pratique la plus mobilisable, les cultures intermédiaires, revient en moyenne à 307 euros la tonne de carbone stockée, avant que le plafond national ne fasse grimper le coût de la dernière tonne à 3 771 euros.
Le cycle du carbone éclaire pourquoi la comparaison entre boucle matière et stockage de sol n'est jamais parfaite : l'une déplace une ressource déjà extraite, l'autre capte un flux qui, une fois relâché, ne revient pas au même rythme.
La régénération des sols a-t-elle une limite ?#
Oui, et c'est la nuance que les discours les plus optimistes sur l'économie régénérative omettent le plus souvent. L'étude INRA « 4 pour 1000 », commandée par l'ADEME et le ministère de l'Agriculture, chiffre précisément cette limite. Le potentiel maximal de stockage additionnel au niveau national atteint 8,43 MtC par an, mais ce plafond technique se paie cher : un coût de la dernière tonne stockée de 3 771 euros par tonne de carbone, pour un coût total de 2 297 millions d'euros par an. Et surtout, ces niveaux de stockage sont estimés « sur une période de 30 ans » et sont eux-mêmes « limités dans le temps », selon les termes exacts de l'étude.
Là où le stock de carbone est déjà élevé, la marge de progrès disparaît presque entièrement : en forêt, aucune pratique plus stockante que les pratiques actuelles n'a été identifiée par les auteurs. L'agriculture régénérative documente cette limite à l'échelle d'une pratique agricole précise ; à l'échelle nationale, l'étude INRA la documente pour l'ensemble du territoire.
(Une veille réglementaire que je fais tourner régulièrement sur les normes de la famille ISO 59000 me ramène toujours au même constat : une norme encadre un vocabulaire, elle ne l'invente pas. Ce que l'ISO 59004 a fait en 2024, c'est reconnaître par écrit une pratique que des filières entières revendiquaient déjà sous d'autres noms. L'AFNOR SPEC 2315 tente la même chose pour la régénération, avec six mois de moins de recul et un texte qui n'a pas encore le même poids.)
Ce que la recherche académique en retient#
La littérature scientifique n'a pas tranché la question plus nettement que les normes. Un article évalué par les pairs, publié en 2023 dans Sustainable Production and Consumption par Konietzko, Das et Bocken, le formule sans détour : « la régénération est devenue un sujet débattu dans les études organisationnelles, et pourtant ses caractéristiques et ses distinctions par rapport aux modèles d'affaires durables et circulaires restent floues ». Les mêmes auteurs précisent que les modèles régénératifs « partagent certaines approches de conception avec les modèles durables et circulaires, mais diffèrent par leurs objectifs principaux et leurs perspectives systémiques ».
Un concept scientifique qui traverse la presse économique avant d'être stabilisé dans la recherche revient déformé vers ses auteurs, et l'économie régénérative n'échappe pas à ce trajet. L'AFNOR elle-même inscrit, parmi les objectifs de son document, la volonté d'« empêcher le regenwashing et les interprétations de la régénération sans fondements scientifiques ».
Entre un argument marketing en gestation et une future norme internationale, je range l'AFNOR SPEC 2315 dans la seconde catégorie, vu l'horizon de normalisation qu'elle affiche elle-même ; l'histoire des textes pré-normatifs qui ne franchissent jamais l'étape ISO est longue, et je peux me tromper sur celui-ci.
Foire aux questions#
L'économie circulaire ignore-t-elle vraiment la régénération des écosystèmes ?#
Non. Depuis mai 2024, la norme ISO 59004 inscrit la régénération des écosystèmes parmi ses six principes et parmi ses cinq catégories d'actions, aux côtés de l'élimination des substances nocives et de la réhabilitation des sols. L'opposition entre les deux modèles tient à l'usage courant du mot circulaire, pas au texte normatif qui le définit officiellement.
Qu'est-ce qui distingue le statut de l'ISO 59004 et celui de l'AFNOR SPEC 2315 ?#
L'ISO 59004 est une norme internationale publiée en mai 2024, d'application volontaire comme toute norme ISO, mais reconnue et référençable à l'échelle internationale. L'AFNOR SPEC 2315, publiée en novembre 2024, est un document français pré-normatif : l'AFNOR annonce elle-même viser un processus de normalisation national puis international sous un délai de 5 à 6 ans, pas encore atteint.
Le recyclage du plastique est-il un bon exemple d'économie circulaire ?#
Les chiffres nuancent l'image. Selon le rapport The New Plastics Economy (2016, données 2013), seulement 2 % des emballages plastiques étaient recyclés en boucle fermée, contre 8 % en cascade vers des usages de moindre valeur, avec 95 % de la valeur matière perdue après un seul cycle. Selon l'OCDE (2022), 9 % du plastique mondial était réellement recyclé en 2019.
Le stockage de carbone dans les sols est-il un gisement illimité ?#
Non. L'étude INRA « 4 pour 1000 » (juillet 2019) borne ce potentiel à 30 ans de stockage additionnel, avec un plafond technique national de 8,43 MtC par an atteint pour un coût marginal de 3 771 euros la tonne de carbone. Aucune pratique plus stockante que l'existant n'a par ailleurs été identifiée en forêt.
Qu'est-ce que le « regenwashing » que mentionne l'AFNOR ?#
L'AFNOR inscrit explicitement, parmi les objectifs de son propre document, la volonté d'empêcher le regenwashing et les interprétations de la régénération sans fondement scientifique. Une enquête de Novethic, publiée en janvier 2024, pointait déjà le manque de définition scientifique et de méthodologie d'évaluation fiable autour du terme.
Sources#
- Résumé de la famille de normes ISO 59000, consulté le 17 septembre 2026
- Dossier de presse AFNOR SPEC Économie régénérative, consulté le 17 septembre 2026
- L'économie régénérative pose une première pierre en normalisation, AFNOR, consulté le 17 septembre 2026
- Towards regenerative business models: A necessary shift ?, Konietzko, Das, Bocken, 2023, consulté le 17 septembre 2026
- Étude 4 pour 1000, résumé, INRA, consulté le 17 septembre 2026
- The Circularity Gap Report 2026, Circle Economy, consulté le 17 septembre 2026
- Global Plastics Outlook: Economic Drivers, Environmental Impacts and Policy Options, OCDE, consulté le 17 septembre 2026
- The New Plastics Economy, World Economic Forum, Ellen MacArthur Foundation, McKinsey, consulté le 17 septembre 2026
- Circular material use rate reached 12.2 % in the EU in 2024, Eurostat, consulté le 17 septembre 2026
- Enquête : l'entreprise régénérative, attention vague de greenwashing en vue, Novethic, consulté le 17 septembre 2026





