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Détritivore : le maillon oublié de la décomposition

Détritivore : le maillon oublié de la décomposition

Par Philippe D.

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Philippe D.

Quand je creuse une motte de prairie devant un groupe en visite, la première question qui revient porte presque toujours sur le ver de terre que je tiens entre les doigts. Ce ver, comme le cloporte sous une pierre ou le mille-pattes qui file dans la litière, est un détritivore. Et le terme reste mal connu, coincé entre des mots plus médiatiques comme « biodiversité » ou « compost ». Pourtant, sans ces animaux qui mangent les morts, le sol que vous foulez n'aurait jamais existé sous cette forme.

Un détritivore est un organisme qui ingère la matière organique morte, ce qu'on appelle les détritus, puis la digère à l'intérieur de son corps. Feuilles tombées, bois mort, cadavres d'insectes, déjections : tout ce qui a vécu et ne vit plus passe, à un moment, par un tube digestif détritivore. Le vivant se recycle en grande partie à travers ces ventres discrets.

Ingérer, pas seulement décomposer#

Voilà le point que je m'efforce toujours de poser clairement, parce que c'est là que naît la confusion la plus tenace. On range souvent dans le même sac « détritivores » et « décomposeurs ». Ce sont deux métiers différents.

Le détritivore avale la matière. Il l'ingère, puis ses propres enzymes digestives travaillent à l'intérieur de son intestin. La digestion se fait en interne, comme chez vous quand vous mangez un fruit.

Le décomposeur, lui, ne mange rien au sens où nous l'entendons. Les bactéries et les champignons saprophytes sécrètent leurs enzymes vers l'extérieur, directement sur la matière morte, puis absorbent les molécules ainsi dissoutes. La digestion se passe hors du corps, dans le milieu lui-même. C'est une chimie d'absorption, pas une chimie de mastication.

Cette frontière entre digestion interne et digestion externe trace la vraie ligne de partage. Un ver de terre est un détritivore. Une moisissure sur une feuille pourrie est un décomposeur. Les deux travaillent sur le même tas de matière morte, mais ils ne s'y prennent pas de la même façon.

La chaîne de détritus, du gros morceau à la poussière#

La décomposition ressemble moins à un acte unique qu'à une chaîne de relais, ce que les écologues nomment la chaîne de détritus. Chaque maillon prépare le terrain au suivant.

En première ligne arrivent les gros détritivores, la macrofaune. Les diplopodes, ces mille-pattes au corps cylindrique, et les cloportes de la famille des Oniscidae attaquent les résidus grossiers : une feuille entière, un bout d'écorce. Ils broient et fragmentent les résidus. Ce travail mécanique multiplie les surfaces sur lesquelles les autres pourront agir. Une feuille intacte offre peu de prise ; la même feuille réduite en miettes en offre énormément.

Derrière eux passent les micro-détritivores. Les collemboles, minuscules arthropodes du sol, prennent le relais sur les fragments déjà réduits. Ils broutent aussi les hyphes des champignons, fragmentent encore la litière et, ce faisant, stimulent l'activité des micro-organismes. Bactéries et champignons accèdent enfin à une matière préparée, fragmentée, disponible.

J'aime appeler les gros détritivores les « ingénieurs des litières ». Le terme désigne cette macrofaune qui fragmente et redistribue la matière organique. Ils ne terminent pas le travail, mais sans leur première passe, tout le reste prend un temps fou ou cale.

Le ver de terre, poids lourd discret du sol#

Si je devais désigner une vedette parmi les détritivores tempérés, ce serait le lombric. Les chiffres parlent d'eux-mêmes, et je les cite souvent tellement ils surprennent.

Dans les prairies tempérées d'Europe, la biomasse des vers de terre atteint 1 à 3 tonnes par hectare, autour de 2 tonnes en moyenne. Cela en fait la biomasse animale la plus importante des sols européens. Pesez tous les animaux sous vos pieds dans une prairie : les vers l'emportent. La densité grimpe de 50 à 400 individus par mètre carré, et dépasse parfois 1 000 individus sur ce même mètre carré.

Ce que ces vers ingèrent et redistribuent donne le vertige. En prairie, ils incorporent jusqu'à 6 tonnes de matière organique par hectare et par an. En forêt, ils enfouissent jusqu'à 9 tonnes de feuilles mortes par hectare et par an. Leurs fèces, les fameuses tortillons que vous voyez à la surface, se déposent à raison d'environ 300 tonnes par hectare en zone tempérée, de quoi former une couche de 5 à 6 centimètres. Le sol, en partie, transite par leur intestin.

Je glisse ici un doute honnête. Ces fourchettes varient selon le climat, le type de sol, les pratiques agricoles. Un labour répété ou des traitements chimiques font chuter ces populations. Les valeurs que je donne décrivent des prairies en bon état, pas n'importe quelle parcelle. Prenez-les comme un ordre de grandeur de ce que la nature sait faire quand on la laisse travailler, pas comme une garantie partout.

Digérer la cellulose : une affaire de microbes embarqués#

Comment un cloporte tire-t-il quelque chose d'une feuille morte, faite en bonne partie de cellulose, cette molécule que nous, humains, ne savons pas digérer ?

Il ne le fait pas seul. Le cloporte abrite dans son tube digestif une microflore qui s'en charge pour lui. Ces micro-organismes hébergés produisent les outils chimiques capables de casser la cellulose. Le détritivore loge les ouvriers, les ouvriers font le travail enzymatique, et l'animal récupère sa part. Une coopération que l'on retrouve sous bien des formes chez les mangeurs de matière végétale.

Ce détail dit quelque chose d'important : la frontière entre détritivores et décomposeurs n'est pas étanche. Un cloporte digère grâce à des microbes. Le vivant fonctionne par associations bien plus que par cases bien rangées.

Fragmenter d'abord, minéraliser ensuite#

Reste à savoir qui rend vraiment au sol les éléments que les plantes pourront pomper. La réponse surprend ceux qui croient le ver de terre tout-puissant.

La minéralisation, le passage de la matière organique aux ions assimilables par les racines, est assurée à 70 à 80 % par les micro-organismes : bactéries et champignons. Ce sont eux qui livrent l'azote, le phosphore et les autres éléments sous une forme buvable par la plante.

Alors, à quoi servent les détritivores dans ce bilan ? À préparer le substrat. Par leur fragmentation, ils rendent la matière accessible aux microbes qui, eux, achèvent la minéralisation. Sans la première passe mécanique des détritivores, les micro-organismes peinent. Sans les micro-organismes, la fragmentation des détritivores ne suffit pas à nourrir les plantes. Les deux dépendent l'un de l'autre.

On retrouve ce duo dans l'humification, la formation de l'humus. Une première phase de fragmentation mobilise lombrics, insectes et champignons. Une seconde phase voit les bactéries décomposer la cellulose et la lignine, les deux briques les plus coriaces du bois et des tiges. Là encore, le détritivore ouvre la voie, le microbe termine la course.

Pourquoi ce maillon mérite qu'on le regarde#

Replacer le détritivore dans la chaîne aide à comprendre tout l'édifice du vivant. Le détritivore occupe une position particulière, à la croisée des niveaux trophiques, puisqu'il se nourrit de ce que les autres maillons abandonnent. Il alimente une branche entière de la chaîne alimentaire, celle qui part des morts et non des vivants.

Cette branche compte autant que la branche des prédateurs. Toute la biomasse produite par les plantes et les animaux finirait par s'accumuler, inerte, si personne ne la recyclait. Les détritivores et leurs partenaires microbiens ferment la boucle. Ils transforment la mort en sol fertile, et le sol fertile en nouvelle vie.

La prochaine fois que vous soulèverez une pierre dans un jardin et qu'un cloporte détalera, regardez-le autrement. Cet animal ridicule, que personne ne remarque, fait partie de la machinerie qui garde la terre vivante. Le maillon oublié, vraiment, mais sûrement pas le maillon de trop.

Sources#

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