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Anadrome et catadrome : saumon, anguille et migration

Anadrome et catadrome : saumon, anguille et migration

Par Julien P.

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Julien P.

Deux poissons, deux voyages exactement inverses. Le saumon atlantique naît dans un ruisseau d'eau douce, part grandir en mer, puis revient au torrent de sa naissance pour se reproduire. L'anguille européenne fait le trajet à l'envers : elle naît au large, dans la mer des Sargasses, grandit dans nos rivières, puis repart mourir en plein océan. Le premier remonte les fleuves pour naître, la seconde les descend pour mourir. Ce sont les deux figures d'un même mot savant, ou plutôt de deux mots que l'on confond souvent : anadrome et catadrome.

Deux directions, un même besoin de traverser la frontière du sel#

Pour bien situer ces termes, il faut remonter à leur racine grecque. Anadrome vient de « courir vers le haut » : l'espèce se reproduit en eau douce, en amont, après avoir grandi en mer. Catadrome, c'est l'inverse, « courir vers le bas » : la reproduction a lieu en mer, en aval, après une phase de croissance en eau douce. Le saumon atlantique illustre le premier cas, l'anguille européenne le second.

Ces deux stratégies partagent un défi physiologique considérable, celui de passer de l'eau salée à l'eau douce et retour, un exploit que peu d'organismes maîtrisent. On les regroupe sous un terme parapluie : amphihalin, synonyme de diadrome, qui désigne toute espèce migrant entre le milieu marin et le milieu dulçaquicole à un moment déterminé de son cycle. À ne pas confondre avec le potamodrome, ce poisson qui migre lui aussi mais reste toute sa vie en eau douce, sans jamais voir la mer. La distinction paraît académique ; elle conditionne pourtant tout ce qui suit, car franchir la frontière du sel oblige ces poissons à traverser nos fleuves de part en part, et c'est précisément là que les ennuis commencent.

Le saumon : naître, partir, revenir mourir (ou pas)#

Suivons d'abord le fil du saumon atlantique. Tout commence dans un cours d'eau, où l'alevin devient « tacon », reconnaissable à ses barres foncées, environ un an après l'éclosion. Puis vient la métamorphose en « smolt », le stade qui l'autorise à basculer vers l'océan. Là, il grandit vite, parfois en zones côtières, parfois jusqu'à 2 500 kilomètres de distance, vers le Groenland, en empruntant la mer du Labrador. Le cycle biologique complet s'étale sur trois à sept ans.

Puis il rentre. Et c'est ici qu'une idée reçue mérite d'être corrigée. On répète souvent que le saumon meurt systématiquement après s'être reproduit. C'est vrai pour le saumon du Pacifique, strictement sémelpare. Mais le saumon atlantique, lui, est plus nuancé : la majorité meurt, certes, mais 5 à 10 % des individus, surtout des femelles, survivent, redescendent en mer et peuvent frayer une seconde fois. La règle admet donc son exception, et j'avoue avoir dû relire trois sources avant de me fier à ce chiffre, tant la version « le saumon meurt toujours » est ancrée.

Ce retour massif n'est pas qu'une belle histoire de cycle bouclé. Chez le saumon du Pacifique, les carcasses des adultes après la fraie assurent un véritable transfert de nutriments marins, riches en azote, soufre, carbone et phosphore, de l'océan vers les écosystèmes fluviaux et forestiers. Les ours y jouent leur rôle : ils laisseraient, selon la Fondation David Suzuki, jusqu'à la moitié du saumon prélevé sur le sol de la forêt, ce qui fournirait jusqu'à 24 % de l'azote disponible pour les boisés riverains. Je cite ce dernier chiffre avec prudence, il provient d'une seule source. L'ordre de grandeur, lui, dit l'essentiel : un poisson qui meurt en amont nourrit la forêt qui l'entoure. Ce lien invisible entre l'océan et l'arbre rejoint, à sa manière, la logique du cycle de l'azote.

L'anguille : le voyage inverse, et le plus mystérieux#

Le trajet de l'anguille européenne tient presque du roman. Elle naît dans la mer des Sargasses, au large de la Floride, à plus de 6 000 kilomètres de nos côtes. À la naissance, ce n'est qu'une larve transparente en forme de ruban, le leptocéphale, longue d'environ 5 millimètres. Portée par les courants chauds du Gulf Stream, elle dérive pendant sept à neuf mois, se nourrissant de plancton, jusqu'à approcher le plateau continental européen.

Là, métamorphose : le leptocéphale devient civelle, cette petite anguille transparente qui remonte alors nos rivières pour y passer plusieurs années. Puis, adulte, elle rebrousse chemin sur des milliers de kilomètres vers les Sargasses, y fraie en profondeur, et meurt après la reproduction. Un seul voyage de retour, une seule reproduction, puis la fin. Contrairement au saumon atlantique, aucune exception ici : l'anguille est bel et bien sémelpare.

Ce cycle démesuré est aujourd'hui gravement menacé. L'anguille européenne est classée « en danger critique d'extinction » sur la Liste rouge mondiale de l'UICN depuis 2008, un statut confirmé aux réévaluations suivantes et toujours inchangé. Les autorités ne sont pas restées inertes : inscription à l'annexe II de la CITES dès 2007, suspension par l'Union européenne de toute exportation et importation d'anguilles vivantes vers ou depuis les pays hors UE depuis 2010. Le règlement CE n°1100/2007 a institué des mesures de reconstitution du stock, et le plan de gestion français, approuvé par la Commission le 15 février 2010, vise à long terme l'échappement de 40 % des géniteurs vers l'océan par rapport à une situation sans impact humain.

Le mur invisible : 60 000 obstacles sur la route#

Ces poissons ne sont pas seuls sur le chemin. La grande alose, elle aussi anadrome, remonte les fleuves jusqu'à 700 kilomètres pour frayer sur son lieu de naissance, en migration montante de janvier à mars, avant une dévalaison entre août et novembre. Son cas illustre d'ailleurs un piège classique : préoccupation mineure à l'échelle mondiale sur la Liste rouge, mais en danger critique en France. L'échelle géographique change tout au diagnostic. La lamproie marine, la truite de mer et l'esturgeon européen complètent cette petite douzaine d'espèces amphihalines que compte la métropole, toutes en déclin marqué. L'esturgeon, le plus grand poisson migrateur de France, n'a plus connu de reproduction naturelle documentée dans l'estuaire de la Gironde depuis 1994 ; un plan de restauration, lancé en 2007, a permis de relâcher plus de 1,5 million de jeunes esturgeons en 2023.

Le point commun de tous ces déclins tient en un mot : la circulation. Pour un poisson qui doit traverser un fleuve entier, chaque barrage, écluse, seuil ou moulin est un mur. Or la France métropolitaine en compte plus de 60 000, recensés dans le Référentiel des Obstacles à l'Écoulement piloté par l'Office français de la biodiversité depuis 2009. D'où la notion de continuité écologique, qui garantit la libre circulation des organismes et des sédiments dans les cours d'eau. Introduite par la directive-cadre sur l'eau de 2000, transposée en droit français par la loi sur l'eau et les milieux aquatiques de 2006, elle rejoint la logique plus large des corridors écologiques et de la trame bleue.

Paradoxalement, ces poissons dépendent aussi des milieux de transition que sont les estuaires, véritables sas entre le sel et l'eau douce, eux-mêmes fragilisés. Et l'anguille, prise entre les barrages qui bloquent sa remontée et la surpêche de ses civelles, cumule les pressions.

Faut-il conclure que ces migrations sont condamnées ? Ce serait trop simple. Les cadres réglementaires existent, les réintroductions d'esturgeon montrent qu'un stock effondré n'est pas forcément un stock perdu. Mais tant que 60 000 murs se dresseront sur des fleuves que ces poissons doivent traverser de bout en bout, la question restera ouverte : à quoi sert de protéger une espèce si on l'empêche encore de faire le seul voyage qui la définit ?

Sources#

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