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Surpêche : définition, mécanique du RMD et stocks 2026

Surpêche : définition, mécanique du RMD et stocks 2026

Par Philippe D.

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Philippe D.

Pourquoi un stock de poissons peut-il s'effondrer alors que les bateaux pêchent moins ? La question paraît absurde, et pourtant elle structure presque toute la littérature halieutique depuis les années 1950. La réponse tient dans une notion technique, le rendement maximum durable, qu'on note RMD en français et MSY en anglais (Maximum Sustainable Yield, dans la littérature internationale et les avis du CIEM). Ce n'est pas un détail de jargon. C'est le seuil au-dessus duquel l'exploitation devient surpêche, le pivot juridique de la Politique commune de la pêche, et le chiffre que se renvoient chaque automne les ministres européens quand ils fixent les quotas pour l'année suivante.

Rappelons que la définition tient en une phrase. La surpêche désigne l'exploitation d'un stock à un niveau supérieur à son rendement maximum durable, ce qui entraîne mécaniquement un déclin de la biomasse exploitée. Tout le reste, je vais y revenir, découle de cette mécanique.

1. La mécanique du RMD, point par point#

1.1 D'où vient le concept#

Le RMD repose sur une idée biologique simple. Une population de poissons croît à un rythme qui dépend de sa biomasse, de sa fécondité et des conditions du milieu. Si on prélève chaque année exactement la quantité que la nature reproduit, le stock reste stable indéfiniment. Si on prélève moins, il croît. Si on prélève plus, il décroît. Le RMD désigne le niveau de prélèvement annuel maximal compatible avec la reconstitution naturelle du stock à long terme.

La théorie sous-jacente, dite courbe de Schaefer, modélise le rendement comme une parabole. Au début, plus on pêche, plus le rendement augmente. À partir d'un certain seuil de pression de pêche, le rendement plafonne, puis chute. Le sommet de la parabole, c'est le RMD. La pression correspondante porte un autre nom, FMSY, le taux de mortalité par pêche qui produit le RMD. (Ne confondez pas les deux : le RMD est une quantité, FMSY est un taux. C'est une nuance qui revient sans arrêt dans les avis scientifiques et qui change tout sur le sens d'un chiffre.)

1.2 Pourquoi le RMD n'est pas un objectif fixe#

Première digression utile. J'ai discuté il y a quelques semaines avec un évaluateur halieutique du CIEM, qui m'a remis les idées en place sur un point que beaucoup de papiers grand public ratent. Le RMD n'est pas une constante gravée dans la roche. Il bouge avec le recrutement (l'entrée des jeunes individus dans la population pêchable), avec la température de l'eau, avec la composition trophique du milieu. Un stock acidifié, un stock dont la nourriture s'effondre, un stock dont les eaux se réchauffent voient leur RMD baisser, parfois lourdement. C'est le lien direct entre acidification des océans et halieutique : moins de plancton calcifiant, moins de proies, RMD revu à la baisse pour les prédateurs concernés.

Ce qui veut dire qu'un quota fixé en 2018 sur la base d'un RMD calculé en 2015 peut, six ans plus tard, déjà être trop élevé. Pas parce que les pêcheurs trichent. Parce que la mer a changé.

1.3 Le couple Blim/Bpa, l'autre moitié du tableau#

Le RMD donne le plafond. Les seuils Blim et Bpa donnent le plancher. Blim est la biomasse limite, le seuil sous lequel la capacité de reproduction du stock est jugée compromise. Bpa, biomasse de précaution, se situe au-dessus de Blim avec une marge qui couvre l'incertitude scientifique. Quand un stock passe sous Bpa, le CIEM bascule en avis prudentiel. Quand il passe sous Blim, l'avis le plus dur tombe : TAC zéro, ou pêche fermée jusqu'à reconstitution.

Le suivi conjoint des deux indicateurs, FMSY et biomasse, donne le diagramme dit de Kobe, divisé en quatre quadrants. Vert : pression sous FMSY, biomasse au-dessus de Bpa, exploitation durable. Jaune ou orange : un des deux franchit la ligne. Rouge : surpêche avérée et stock en zone critique. Le rouge, c'est ce qu'il faut éviter. C'est aussi, malheureusement, la case dans laquelle plusieurs stocks emblématiques se sont retrouvés ces dernières années.

1.4 Du RMD au TAC, la mécanique politique#

Les avis scientifiques du CIEM débouchent sur une recommandation chiffrée. Cette recommandation alimente la proposition de la Commission européenne, qui passe ensuite devant le Conseil des ministres en charge de la pêche, généralement en décembre. Le Conseil fixe le Total Admissible de Capture, le TAC. Et là, la chose à comprendre, c'est que le TAC voté n'est presque jamais identique à la recommandation scientifique. Il est négocié, arbitré, ajusté à la marge socio-économique de chaque flotte nationale. La Cour des comptes européenne a documenté à plusieurs reprises l'écart structurel entre avis CIEM et TAC adoptés.

Cas d'école 2026, le cabillaud de mer du Nord. Le CIEM a recommandé un TAC de 15 511 tonnes pour 2025, en baisse depuis 19 321 tonnes l'année précédente. Pour 2026, l'avis bascule sur un TAC zéro pour les stocks nord. La certification MSC du stock a été suspendue dans la foulée. C'est la trajectoire typique d'un stock qui a longtemps été pêché au-dessus de FMSY et qui finit dans le rouge du diagramme de Kobe.

2. Les chiffres qu'on peut citer sans rougir#

Données FAO, état mondial 2025, 2 570 stocks évalués. 35,5 % sont surexploités, c'est-à-dire pêchés au-dessus du RMD. Le reste se répartit entre stocks pleinement exploités, à la limite, et stocks sous-exploités. La photographie n'est pas uniforme : la Méditerranée affiche 65 % de stocks surexploités, mais avec une nuance qui n'apparaît pas dans le titre des dépêches, la pression de pêche y a baissé de 30 % depuis 2013. La trajectoire compte autant que le niveau, et c'est précisément ce qu'oublient les bilans annuels qui se contentent d'un instantané (parenthèse importante : un bilan donne une photo, une perspective donne une trajectoire, et un stock se gère sur la trajectoire, pas sur la photo, sinon on ferme une pêcherie qui se reconstitue ou on laisse ouverte une pêcherie qui s'effondre).

Autre point factuel à garder en tête. Pour la première fois en 2022, l'aquaculture a dépassé la pêche de capture en volume mondial. Cela ne dit rien sur l'état des stocks sauvages, mais cela dit beaucoup sur la pression que l'aquaculture peut, à terme, retirer ou ajouter à ces stocks selon ce qu'elle utilise comme intrants.

Le contre-exemple thon rouge#

Je veux insister sur un point parce qu'il est rarement bien restitué. Le thon rouge de Méditerranée, longtemps présenté comme l'emblème de la surpêche, a vu sa reconstitution validée scientifiquement et sa certification MSC regagnée en novembre 2025. C'est un succès rare, dû à un plan multi-annuel strict et à une réduction effective de la pression de pêche. Le mentionner, ce n'est pas relativiser le problème global. C'est rappeler que le RMD fonctionne quand on s'astreint à le respecter, et que la pêche n'est pas une fatalité d'effondrement.

3. La France et le bilan PCP#

12 400 marins pêcheurs, 6 223 navires, 485 000 tonnes débarquées par an, 1,2 milliard d'euros de chiffre d'affaires, une consommation de 33,7 kg par habitant et par an. La France est à la fois pêcheur, transformateur et gros importateur. Sa flotte dépend largement des avis CIEM via les TAC européens, et son exposition aux décisions de Bruxelles est directe.

Côté gouvernance, l'évaluation de la Politique commune de la pêche publiée par la Commission le 30 avril 2026 livre un bilan en demi-teinte. La part des stocks de l'UE pêchés au RMD est passée de 50 % à 63 % entre 2014 et 2022. C'est un progrès réel, mesurable. Sauf que la dynamique a marqué le pas sur les dernières années, que plusieurs stocks emblématiques sont retournés en zone rouge, et que la réforme législative de la PCP, attendue, n'a pas encore été proposée par la Commission. (J'avoue une hésitation ici sur la lecture à donner : est-ce un plateau qui annonce une rechute, ou une consolidation avant un nouveau saut ? Honnêtement, sur les données disponibles, je ne tranche pas. Je le saurais sans doute fin 2026.)

Il faut relier ce bilan à la biodiversité marine et aux phénomènes connexes. La surpêche ne joue pas seule. Elle interagit avec l'eutrophisation côtière, qui modifie la productivité primaire, avec l'acidification, qui touche le recrutement de certaines espèces calcifiantes, et avec les points de bascule climatique qui peuvent faire basculer un stock d'un état stable à un autre, sans préavis. Le RMD calculé hors de ce contexte multi-pression est forcément une approximation.

En clair#

La surpêche n'est pas un mot d'ambiance. C'est une notion technique qui se définit par rapport au RMD, qui se mesure avec FMSY et la biomasse, et qui se gère via les TAC. Quand on dit qu'un stock est en surpêche, on dit que la pression de pêche y dépasse le seuil compatible avec la reconstitution. Tant qu'on ne descend pas sous FMSY, le stock continue de baisser, quelle que soit la communication politique autour. Le bilan PCP montre qu'on sait redresser une trajectoire. Le cabillaud nord montre qu'on sait aussi la rater. Entre les deux, le choix est moins technique que politique.

Sources#

  • FAO, The State of World Fisheries and Aquaculture 2025 (rapport biennal, données 2 570 stocks).
  • CIEM, avis annuels par stock, en particulier Cod (Gadus morhua) in Subarea 4, Division 7.d (cabillaud mer du Nord), avis 2025 et 2026.
  • Commission européenne, Évaluation de la Politique commune de la pêche, communication du 30 avril 2026.
  • ICCAT, plan de reconstitution thon rouge Atlantique Est et Méditerranée, validation scientifique 2025.
  • Marine Stewardship Council, Public Certification Reports cabillaud mer du Nord (suspension) et thon rouge Méditerranée (recertification novembre 2025).
  • FranceAgriMer, Chiffres clés de la pêche et de l'aquaculture en France, édition 2025.
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