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Steppe : le biome le plus converti de la planète

Steppe : le biome le plus converti de la planète

Par Philippe D.

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Philippe D.

Comment un paysage sans le moindre arbre peut-il abriter l'un des sols les plus riches de la planète, tout en étant l'écosystème que l'humanité a le plus profondément transformé ? La steppe concentre ce paradoxe. On l'imagine vide, monotone, secondaire ; elle est en réalité l'un des grands biomes terrestres, et sans doute le plus méconnu au regard de ce qu'il pèse dans le stock de carbone des sols. Prenons le temps de le décortiquer, parce que la définition qu'on en donne d'ordinaire escamote l'essentiel.

Une définition qui commence par une absence#

Commençons par le mot lui-même. La steppe désigne une écorégion de plaines herbeuses, dépourvue de forêt fermée sauf le long des rivières et des lacs, sous un climat semi-aride. La formule de Wikipédia est plus précise encore : un milieu « trop sec pour porter une forêt, mais pas assez sec pour être un désert ». Tout est dans cette double négation. La steppe se définit par ce qu'elle n'est pas, et c'est le climat qui trace la frontière.

Rappelons que la steppe n'est qu'un nom régional. À l'échelle mondiale, les écologues la rangent dans un biome plus large, celui des « prairies, savanes et terres arbustives tempérées » (classification WWF d'Olson et Dinerstein), dont la végétation dominante associe graminées et arbustes sous un régime thermique tempéré, du semi-aride au semi-humide. Ce même biome porte des noms différents selon les continents : prairie en Amérique du Nord, pampa en Amérique du Sud, veld en Afrique australe, steppe en Asie, et puszta dans la plaine pannonienne de Hongrie. Un seul type de milieu, cinq mots, et souvent l'illusion qu'il s'agit de paysages distincts.

L'absence d'arbres n'est donc pas un accident : elle est constitutive. Le biome en est généralement dépourvu, à l'exception des forêts-galeries qui suivent les cours d'eau. La nuance est importante ici, car elle sépare nettement la steppe de la savane, plus proche de l'équateur et rythmée par deux saisons marquées, comme de la taïga boréale, où l'arbre reprend ses droits dès que le froid l'autorise.

Le climat qui interdit la forêt sans autoriser le désert#

Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut regarder les chiffres. La steppe reçoit entre 250 et 500 millimètres de précipitations par an. En dessous, on bascule vers le désert ; au-dessus, l'arbre finit par s'installer. Cette fourchette étroite est le paramètre structurant du biome tout entier.

À la rareté de l'eau s'ajoute une amplitude thermique qui laisse songeur. Dans la steppe eurasienne, les étés atteignent 45 °C et les hivers plongent jusqu'à -55 °C, avec des écarts de 30 °C entre le jour et la nuit qui n'ont rien d'exceptionnel. J'ai déjà projeté ces valeurs en cours, côte à côte sur une même diapositive, et je vois toujours la même réaction chez les étudiants : un moment de silence, puis la question « des plantes vivent vraiment là-dedans ? ». Oui, mais des herbes surtout, dont les racines plongent quand les parties aériennes gèlent ou grillent.

Cette steppe eurasienne est la plus vaste du monde. Elle s'étire de l'Ukraine à la Chine en traversant la Russie et le Kazakhstan, un corridor d'herbes continu sur des milliers de kilomètres. On y croise une faune adaptée à ces extrêmes : l'antilope saïga, des loups, plusieurs espèces de cerfs, l'aigle des steppes. La saïga, longtemps classée « en danger critique » par l'UICN, a d'ailleurs été reclassée « quasi menacée » fin 2023 après une reprise démographique, une des rares bonnes nouvelles que ce biome nous ait offertes.

Le tchernoziom, cette terre noire qui vaut de l'or#

C'est ici que la steppe cesse d'être un décor pour devenir un enjeu. Sous les herbes se forme le tchernoziom, littéralement la « terre noire », l'un des sols les plus fertiles qui soient. Sa richesse tient à sa teneur en humus : de 3 à 15 % de matière organique, un horizon sombre qui dépasse le mètre et atteint jusqu'à 6 mètres d'épaisseur dans les zones les plus fertiles d'Ukraine. Là où la forêt stocke son carbone dans le bois, la steppe l'enfouit dans la terre, cycle après cycle, à mesure que les racines meurent et se décomposent.

La répartition de ce sol dessine une géographie du pouvoir agricole. La Russie concentre à elle seule 52 % des surfaces mondiales de tchernoziom, le reste se partageant entre l'Ukraine, la Roumanie et les Grandes Plaines nord-américaines. Ceux qui veulent comprendre comment cette matière organique se construit gagneront à relire ce qu'est l'humus, car le tchernoziom en est la forme la plus aboutie.

Reste le chiffre qui change la perspective. Selon la première évaluation mondiale du carbone des sols de prairie publiée par la FAO, les prairies contiennent environ 20 % du carbone organique des sols de la planète. Je pèse mes mots ici, parce que j'ai vu circuler des formulations bien plus spectaculaires, du type « un tiers du carbone terrestre », que la source primaire ne confirme pas. Retenons le fait solide : un cinquième du carbone organique des sols dort sous ces herbes. Cela rapproche la steppe des grands régulateurs du cycle du carbone, au même titre que les forêts, mais de façon invisible, sous nos pieds.

Le biome le plus transformé de la planète#

Voilà pourquoi ce sol est un problème autant qu'une richesse. Un terrain aussi fertile n'a aucune chance de rester à l'état sauvage : il appelle la charrue. L'agriculture intensive a remplacé 41 % des prairies tempérées mondiales, selon l'UICN, et 13,5 % supplémentaires ont été convertis en zones urbaines, industrielles ou autres usages. National Geographic parle, de son côté, de « presque la moitié » de ces prairies converties, contre 16 % seulement pour les prairies tropicales. Les variations régionales sont fortes, et par endroits le constat vire au vertige : de la prairie à herbes hautes nord-américaine, il ne subsiste qu'entre 1 et 4 % à l'état originel, plus de 95 % ayant été retournés en terres agricoles.

Cette conversion a un visage animal. Le bison d'Amérique, dont la population des Grandes Plaines était estimée entre 30 et 60 millions d'individus au début du 19e siècle, s'est retrouvé réduit à un peu plus de 1000 bêtes à la fin des années 1880. Un effondrement en quelques décennies, le temps d'installer les clôtures et les champs. La steppe n'a pas seulement perdu ses herbes ; elle a perdu le troupeau qui les entretenait.

Ce que la steppe nous oblige à voir#

Deux points méritent d'être retenus. D'une part, la steppe n'est pas un milieu pauvre déguisé en désert : elle est un régulateur climatique majeur, précisément parce que son carbone est souterrain et donc facile à ignorer. D'autre part, sa fertilité même l'a condamnée à l'exploitation, ce qui en fait le biome le plus converti de la planète. Sur ce dernier point, j'hésite encore à trancher la question du réversible : une prairie retournée depuis un siècle peut-elle vraiment reconstituer son tchernoziom, ou parle-t-on d'un capital de sol qui se dilapide plus vite qu'il ne se reforme ? La donnée disponible ne permet pas de conclure, et je préfère le dire que le masquer. Comparée à la toundra, autre biome herbeux poussé à ses limites climatiques, la steppe a ceci de particulier qu'elle est menacée non par le froid ou le dégel, mais par sa propre richesse.

Sources#

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