En 2015, quand Stefan Rahmstorf a publié sa carte du réchauffement mondial, un détail sautait aux yeux : au milieu d'une planète qui rougissait décennie après décennie, une zone restait obstinément bleue, au sud du Groenland. Onze ans plus tard, cette tache n'a pas bougé. Elle a même un nom désormais entré dans le vocabulaire des climatologues : le cold blob. Et la dernière étude du même Rahmstorf, parue le 28 mai 2026 dans Geophysical Research Letters, lui donne une signification qui dépasse de loin la simple curiosité géographique.
Le cold blob, qu'est-ce que c'est exactement ?#
Le cold blob, parfois appelé North Atlantic warming hole dans la littérature anglophone, désigne une anomalie froide persistante dans l'Atlantique Nord subpolaire, grosso modo au sud du Groenland et de l'Islande, entre 40 et 65 degrés de latitude nord. Pendant que le reste des océans se réchauffe, cette région s'est refroidie d'environ 1 degré depuis 1900. Le contraste est saisissant : c'est, à peu près, le seul endroit de la planète qui résiste à la tendance générale.
Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter au fonctionnement de l'océan profond. La chaleur tropicale ne reste pas sagement sous les tropiques : elle voyage vers le nord, transportée par un immense tapis roulant que les océanographes appellent la circulation thermohaline. Sa branche atlantique porte un sigle devenu familier, l'AMOC, pour Atlantic Meridional Overturning Circulation. Quand cette machine ralentit, le nord reçoit moins de chaleur. Le cold blob serait, en quelque sorte, son thermomètre de surface.
Pourquoi se forme-t-il ? Le rôle de l'eau douce du Groenland#
Le mécanisme tient à une histoire de densité, et il est plus subtil qu'on ne le croit. La fonte des glaces du Groenland injecte de grandes quantités d'eau douce dans l'Atlantique Nord. Cette eau douce diminue la salinité, donc la densité, des eaux de surface. Or l'AMOC repose précisément sur la capacité de ces eaux à devenir assez denses pour plonger vers les profondeurs. Moins salées, elles s'enfoncent moins bien. Le tapis roulant patine. Et moins de chaleur tropicale remonte vers le nord.
Les données racontent une autre histoire que l'intuition. On pourrait croire que cette région se refroidit parce qu'elle perd davantage de chaleur vers l'atmosphère, un ciel plus froid qui pomperait la chaleur de l'océan. C'est exactement l'inverse que montre l'étude de 2026. Depuis 1993, la perte de chaleur de surface a diminué dans cette zone. Autrement dit, l'océan rend moins de chaleur à l'air qu'avant, et il se refroidit quand même. La seule explication cohérente, concluent Rahmstorf et ses coauteurs, c'est que le coupable n'est pas le ciel mais la circulation océanique elle-même : un transport de chaleur vers le nord qui faiblit.
Détail qui ne trompe pas : les variations de contenu thermique les plus marquées se concentrent dans les mille premiers mètres de profondeur. C'est précisément l'épaisseur de la couche où l'AMOC pousse ses eaux vers le nord. La signature colle au suspect.
Ce que révèle le signal de 2026#
L'équipe rassemblée autour de Stefan Rahmstorf, climatologue à l'Institut de Potsdam pour la recherche sur l'impact climatique, a croisé les mesures in situ depuis 1955 et les données satellite depuis 1993. Le titre de leur article ne laisse pas de place au doute : la chaleur du warming hole est gouvernée par le transport océanique, pas par les échanges de surface.
Reste à mesurer l'ampleur du ralentissement. Le réseau de mouillages RAPID, déployé en plein Atlantique depuis 2004, donne une moyenne de 16,9 sverdrups sur la période, avec un déclin estimé à 0,8 sverdrup par décennie. La marge d'incertitude reste large, et c'est honnête de le dire. Mais la direction, elle, ne varie pas : selon les reconstructions paléoclimatiques publiées par Caesar et ses collègues en 2021, l'AMOC serait aujourd'hui à son niveau le plus faible depuis au moins mille ans.
C'est là que ça se complique, et que mes certitudes s'amenuisent. Car le cold blob est un indicateur précieux, mais imparfait. Rahmstorf lui-même notait début 2025 que vingt-trois des vingt-quatre modèles de la génération CMIP6 sous-estiment ce refroidissement, ce qui le rend moins fiable comme thermomètre dans ces modèles que dans la génération précédente. David Thornalley, de l'University College de Londres, rappelle de son côté que les mesures directes de l'AMOC sont rares, et que les réanalyses restent « de bonnes approximations plutôt que des représentations parfaites ». Nuançons, donc : le signal est solide, sa traduction chiffrée l'est moins.
Un avertissement, pas une prophétie#
Que se passe-t-il si la machine cale pour de bon ? L'étude évoque un risque qu'on ne peut plus écarter : dans une fraction substantielle des simulations CMIP6, l'AMOC franchit un point de bascule vers le milieu du siècle. La formulation des auteurs est rare dans une revue scientifique : « ce risque exige une attention urgente des décideurs politiques. » Quand un chercheur de la trempe de Rahmstorf, qui a passé sa carrière à manier le conditionnel, écrit cela noir sur blanc, le mot mérite qu'on s'y arrête.
D'autres travaux convergent. Une étude parue en 2026 dans Science Advances projette un affaiblissement de l'AMOC de l'ordre de 51 % d'ici la fin du siècle, après correction des biais des modèles, là où les projections antérieures tournaient plutôt autour de 32 %. La fourchette s'élargit vers le haut, jamais vers le bas. Paradoxalement, plus on affine les méthodes, plus le tableau s'assombrit.
Il faut nuancer toutefois une dernière fois. Un affaiblissement n'est pas un effondrement, et l'effondrement complet reste un scénario, pas un pronostic. Le cold blob n'annonce pas la fin du Gulf Stream pour demain. Il signale qu'un des grands systèmes régulateurs du climat européen perd de la vigueur, alimenté par la fonte de la cryosphère groenlandaise, et que ce ralentissement nourrit l'une de ces boucles de rétroaction dont le climat a le secret : plus de fonte, moins de salinité, moins de circulation, et ainsi de suite. Pour mesurer l'enjeu côté seuils, l'analyse dédiée au tipping point de l'AMOC creuse la mécanique de l'irréversibilité.
J'ai longtemps regardé ces cartes du réchauffement comme un physicien regarde un thermomètre : froidement. Mais cette tache bleue, têtue, au beau milieu d'un océan qui chauffe, a quelque chose de troublant. Elle ressemble à un signal qu'on aurait laissé clignoter trop longtemps sans le lire. Le cold blob nous dit-il que le tapis roulant ralentit déjà pour de bon, ou qu'il oscille comme il l'a toujours fait, à une échelle de temps qui dépasse nos quelques décennies de mesures fiables ?
Sources#
- Atlantic 'cold blob' linked to weakening ocean current, phys.org
- Cold blob may signal current decline, Science News
- A strange cold blob in the Atlantic, ScienceAlert
- Mysterious Atlantic cold blob, Euronews
- Multidecadal Atlantic Warming Hole Heat Content Variations, Geophysical Research Letters
- Caesar et al. 2021, Nature Geoscience
- The AMOC is slowing, RealClimate





