Dès les années 1970, les scientifiques savaient déjà, selon le Woods Hole Oceanographic Institution, que la zone crépusculaire des océans pouvait receler d'importantes quantités de poissons. Il aura fallu attendre une campagne océanographique de 2010, baptisée Malaspina, pour que cette intuition ancienne se transforme en un chiffre qui a fait exploser d'un facteur d'au moins dix l'estimation mondiale de la biomasse des poissons mésopélagiques. Entre ces deux dates, presque rien n'a changé dans l'océan lui-même. Ce qui a changé, c'est la manière de le mesurer.
La zone mésopélagique, ou zone crépusculaire, est la couche de l'océan qui s'étend de 200 à 1000 mètres de profondeur, là où la lumière solaire devient trop faible pour permettre la photosynthèse, selon le NOAA Ocean Service. C'est aussi la zone dont l'estimation de la biomasse mondiale de poissons mésopélagiques a été révisée à la hausse d'un facteur d'au moins dix depuis 2014, sans qu'un seul poisson supplémentaire n'y ait été ajouté.
Avant 2010 : une couche pesée au chalut#
Le NOAA Ocean Service la définit sans ambiguïté : entre 200 et 1000 mètres, la lumière qui pénètre encore est si minime que la photosynthèse y devient impossible. Le Woods Hole Oceanographic Institution confirme ces mêmes bornes de son côté, en la décrivant comme la couche « juste hors de portée de la lumière du soleil ». Deux institutions, une seule fourchette : ce point-là, au moins, ne fait pas débat.
Ce qui a longtemps fait débat, en revanche, c'est ce que cette couche contient. Avant 1980, la seule façon de peser la biomasse des poissons mésopélagiques consistait à les chaluter, c'est-à-dire à les capturer au filet et à extrapoler à partir des prises. Selon Irigoien et ses coauteurs (2014), une estimation reprise par ScienceDaily, cette méthode aboutissait à un stock mondial d'environ 1 gigatonne, soit 1000 millions de tonnes. Un chiffre déjà considérable à l'échelle de la vie marine, et pourtant très en dessous de la réalité.
2010 : la campagne Malaspina change de méthode#
C'est là que l'histoire bascule. En 2010, la campagne océanographique Malaspina abandonne le chalut au profit de l'acoustique : au lieu de capturer les poissons, on les détecte par écho, sur l'ensemble de la colonne d'eau. Le résultat, publié par Irigoien et al. en 2014 et repris par une revue de l'ICES Journal of Marine Science en 2019, situe la biomasse mondiale des poissons mésopélagiques autour de 11 à 15 gigatonnes, soit au moins dix fois l'estimation issue du chalutage.
Ce n'est pas que la population de poissons ait été multipliée par dix en quelques années : c'est la méthode de mesure qui a changé, et avec elle l'ampleur de ce qu'elle parvient à capter. Une revue distincte de l'ICES Journal of Marine Science, publiée en 2015, explique le mécanisme : les poissons mésopélagiques évitent activement les chaluts pélagiques, ce qui conduit les campagnes au filet à sous-estimer la biomasse réelle d'un facteur de sept ou plus par rapport aux méthodes acoustiques. Le chalut ne mentait pas ; il ratait simplement, structurellement, l'essentiel de ce qu'il cherchait à peser.
| Période / méthode | Estimation de biomasse mondiale | Source |
|---|---|---|
| Avant 1980, chalutage | environ 1 gigatonne | Irigoien et al. (2014), rapporté par ScienceDaily |
| 2010 (campagne Malaspina), acoustique | 11 à 15 gigatonnes | ICES Journal of Marine Science, revue Proud et al. (2019) |
| Fourchette d'incertitude (modélisation, 2019) | 1,8 à 16 gigatonnes (intervalle interquartile) | ICES Journal of Marine Science, Proud et al. (2019) |
(J'ai reconstruit ce tableau à partir de trois sources distinctes, et la première fois que j'ai aligné les trois lignes côte à côte, j'ai relu deux fois le chiffre du bas : un intervalle interquartile de 1,8 à 16 gigatonnes, presque un facteur dix d'écart à l'intérieur même de l'estimation revue. Même la version corrigée reste probabiliste, pas gravée dans le marbre.)
Une fourchette qui reste large#
La même revue de 2019 assortit ce chiffre d'une incertitude large : selon les scénarios de modélisation retenus (trois au total, notés S1 à S3), les valeurs médianes s'échelonnent de 3,8 à 8,3 gigatonnes, avec un intervalle interquartile global de 1,8 à 16 gigatonnes. Cette dispersion m'a d'abord semblé affaiblir la révision de 2014. En creusant, c'est l'inverse : même la borne basse de cette fourchette, 1,8 gigatonne, reste supérieure à la gigatonne issue du chalutage, ce qui confirme que le changement de méthode compte davantage que le choix du scénario.
Tous les habitants de cette couche produisent-ils leur propre lumière ?#
Pas tous, et c'est là que la réponse la plus répandue mérite d'être resserrée. Une étude du MBARI publiée en 2017 a observé la bioluminescence sur l'ensemble de la colonne d'eau de la baie de Monterey, de la surface jusqu'à 3900-4000 mètres de profondeur, une plage qui englobe la zone mésopélagique mais ne s'y limite pas. Résultat : environ trois quarts des individus observés, 76 % très précisément, produisent leur propre lumière, et cette proportion reste stable quelle que soit la profondeur.
Ce chiffre de 76 % porte sur les individus, pas sur les espèces, et sur toute la colonne d'eau, pas sur la seule couche mésopélagique isolée statistiquement. Je le précise parce qu'un autre chiffre, autour de 90 %, circule largement sur les sites de vulgarisation comme s'il décrivait spécifiquement les espèces mésopélagiques : je n'ai pas pu le retracer jusqu'à une phrase vérifiable dans une source primaire, donc je ne le reprends pas ici.
Octobre 2025 : une première motion, sans filet de protection#
Le 15 octobre 2025, au Congrès mondial de la nature de l'UICN à Abou Dhabi, les délégués ont adopté une motion sur les activités en zone mésopélagique, par 713 voix contre 46. C'est la première mesure de précaution de cette envergure sur cette couche océanique, et elle porte sur trois fronts à la fois : la pêche, l'exploitation minière en eaux profondes et la géo-ingénierie.
Reste à être précis sur ce que ce texte fait, et surtout sur ce qu'il ne fait pas. La motion appelle à la prudence et à ce que ces activités s'appuient sur les meilleures données scientifiques disponibles ; elle n'impose aucune pause ni aucun blocage des activités susceptibles d'affecter cette zone. Ce n'est ni une protection effective ni un moratoire contraignant sur la pêche mésopélagique, seulement un premier jalon de vigilance, non contraignant par nature.
Zone mésopélagique, thermocline, halocline : une même famille de couches ?#
Pas vraiment, et il vaut mieux lever la confusion tout de suite. La thermocline se définit par un changement brusque de température avec la profondeur, l'halocline par un changement brusque de salinité : ce sont des ruptures physiques précises, mesurables au degré ou au gramme de sel près. La zone mésopélagique, elle, se définit par un seuil de lumière, celui en dessous duquel la photosynthèse cesse d'être possible. Rien n'empêche une thermocline ou une halocline de traverser cette couche ; elles répondent simplement à des logiques différentes.
Le phytoplancton qui alimente tout l'édifice reste, lui, cantonné à la zone éclairée au-dessus. Ce qui descend ensuite vers le mésopélagique, sous forme de particules organiques, s'inscrit dans le cycle du carbone océanique ; un mécanisme parent, l'upwelling, fait le trajet inverse en ramenant vers la surface des eaux profondes chargées en nutriments. Et si la question de la pêche mésopélagique venait à s'installer durablement, elle rejoindrait un débat déjà bien documenté ailleurs sur le blog, celui de la surpêche et de ses seuils de gestion.
Foire aux questions#
Qu'est-ce que la zone mésopélagique, exactement ?#
C'est la couche de l'océan qui s'étend de 200 à 1000 mètres de profondeur, selon le NOAA Ocean Service. Au-delà de 200 mètres, la lumière solaire devient trop faible pour permettre la photosynthèse, ce qui distingue cette zone de la couche éclairée située au-dessus.
Pourquoi l'estimation de la biomasse des poissons mésopélagiques a-t-elle été révisée d'un facteur dix ?#
Pas parce que la population a augmenté, mais parce que la méthode de mesure a changé. Le chalutage, utilisé avant 1980, sous-estimait la biomasse réelle d'un facteur de sept ou plus, selon l'ICES Journal of Marine Science, car ces poissons évitent activement les filets. La campagne acoustique Malaspina de 2010 a permis de corriger cet écart.
Tous les animaux de la zone mésopélagique sont-ils bioluminescents ?#
Non, pas dans les proportions parfois avancées. Une étude du MBARI (2017) montre que 76 % des individus observés sur toute la colonne d'eau, de la surface à environ 4000 mètres, produisent leur propre lumière. Ce chiffre ne mesure pas une proportion d'espèces propre à la seule zone mésopélagique.
La motion de l'UICN d'octobre 2025 protège-t-elle la zone mésopélagique ?#
Non, ce n'est pas une protection effective. Adoptée le 15 octobre 2025 par 713 voix contre 46, cette motion non contraignante appelle à la prudence pour la pêche, l'exploitation minière et la géo-ingénierie dans cette zone, sans imposer ni pause ni blocage des activités concernées.
La zone mésopélagique est-elle la même chose que la thermocline ou l'halocline ?#
Non. La zone mésopélagique se définit par un seuil de lumière insuffisant pour la photosynthèse, entre 200 et 1000 mètres. La thermocline et l'halocline se définissent respectivement par un changement brusque de température et de salinité, et peuvent se situer à des profondeurs différentes selon les mers.
Sources#
- NOAA Ocean Service, How far does light travel in the ocean ?, https://oceanservice.noaa.gov/facts/light_travel.html
- Woods Hole Oceanographic Institution, Twilight Zone, https://www.whoi.edu/ocean-learning-hub/ocean-topics/how-the-ocean-works/ocean-zones/twilight-zone/
- ScienceDaily, rapportant Irigoien et al. (2014), https://www.sciencedaily.com/releases/2014/02/140207083830.htm
- ICES Journal of Marine Science, Proud et al. (2019), https://academic.oup.com/icesjms/article/76/3/718/4978316
- ICES Journal of Marine Science, Proud, Handegard, Kloser et al. (2015), https://academic.oup.com/icesjms/article/72/5/1413/777115
- MBARI, New study shows that three quarters of deep-sea animals make their own light, https://www.mbari.org/news/new-study-shows-that-three-quarters-of-deep-sea-animals-make-their-own-light/
- Mongabay, Global conservation body takes first step to protect oceans' twilight zone, https://news.mongabay.com/2025/10/global-conservation-body-takes-first-step-to-protect-oceans-twilight-zone/





