En 1979, le rapport Charney commandé par la National Academy of Sciences américaine estimait la sensibilité climatique entre 1,5 et 4,5 °C par doublement du CO2. Quarante-cinq ans plus tard, le sixième rapport d'évaluation du GIEC (AR6) publie une fourchette resserrée à 2,5-4,0 °C ; entre les deux, on a accumulé satellites, paléoclimatologie, modèles couplés et trois générations d'observations à grande échelle, sans pour autant éliminer l'incertitude qui structure le débat depuis les années 1970.
Deux indicateurs encadrent cette discussion : la TCR et l'ECS. Comprendre ce qu'ils mesurent, ce qu'ils ne mesurent pas, et pourquoi le GIEC AR6 les a resserrés en 2021, c'est une condition pour lire correctement les scénarios climatiques actuels.
TCR et ECS : deux mesures, deux échelles de temps#
La TCR (Transient Climate Response, ou réponse climatique transitoire en français) mesure l'élévation de la température moyenne de surface terrestre au moment précis du doublement de la concentration atmosphérique en CO2, dans un scénario standardisé où le CO2 augmente de 1 % par an pendant 70 ans. C'est une mesure dynamique, à un instant donné d'un processus en cours.
L'ECS (Equilibrium Climate Sensitivity, sensibilité climatique à l'équilibre), elle, mesure la température finale atteinte par la planète une fois que tout le système climatique est revenu à un état stationnaire après doublement du CO2, soit plusieurs siècles à plusieurs millénaires après le forçage initial. C'est une mesure à l'équilibre, sur le long terme.
La distinction est structurante parce que les océans absorbent la majeure partie de la chaleur excédentaire avec une inertie thermique massive. À court terme, la surface se réchauffe lentement parce que l'océan profond ingurgite de l'énergie sans monter en température au même rythme. À long terme, quand l'océan est saturé thermiquement, la surface terrestre rattrape le forçage. La TCR sera donc toujours inférieure à l'ECS, et l'écart entre les deux quantifie le réservoir d'inertie thermique du système Terre.
En 2003 déjà, on observait que la chaleur stockée dans les 700 premiers mètres de l'océan augmentait de plusieurs zettajoules par an. Vingt ans plus tard, les estimations Argo et CERES confirment cette accumulation continue, et nuancent toute lecture qui regarderait uniquement la température atmosphérique sans son corollaire océanique.
Les fourchettes AR6 : un resserrement notable#
Le sixième rapport d'évaluation du GIEC, publié en août 2021 pour le volet Working Group I, a actualisé les fourchettes en s'appuyant sur trois familles de preuves indépendantes (observations historiques, paléoclimat, et modèles climatiques de la génération CMIP6).
Pour la TCR, l'AR6 retient une fourchette probable de 1,4 à 2,2 °C, avec une estimation centrale de 1,8 °C. Pour l'ECS, la fourchette probable est de 2,5 à 4,0 °C, avec une valeur centrale de 3,0 °C. Une fourchette très probable plus large est également donnée (2 à 5 °C pour l'ECS), correspondant à l'intervalle où la probabilité d'une valeur réelle est estimée supérieure à 90 %.
En comparaison, le cinquième rapport d'évaluation (AR5, 2013) donnait une fourchette probable pour l'ECS de 1,5 à 4,5 °C, avec une absence de meilleure estimation centrale (le rapport refusait alors de trancher entre les multiples méthodes). Le resserrement est donc spectaculaire : la borne basse passe de 1,5 à 2,5 °C, ce qui exclut désormais les hypothèses dites "low climate sensitivity" longtemps défendues par une minorité de climatologues.
Cette exclusion repose sur un croisement de méthodes. Les modèles CMIP6 simulent des ECS comprises entre 1,8 et 5,6 °C selon les paramétrages, mais les contraintes observationnelles (réponse aux forçages volcaniques historiques, sensibilité du dernier maximum glaciaire, signature du Pliocène chaud) écartent les valeurs basses.
Pourquoi la borne haute reste mal contrainte#
Paradoxalement, c'est sur la borne haute que l'incertitude résiduelle est la plus inconfortable. Plusieurs modèles CMIP6 (notamment HadGEM3, CanESM5, CESM2) produisent des ECS supérieures à 5 °C, principalement à cause d'une représentation revue des nuages bas dans la couche limite marine. La rétroaction "stratocumulus" qui détermine comment ces nuages se dispersent quand l'océan se réchauffe est l'un des grands talons d'Achille des modèles climatiques globaux.
Le constat est là : les modèles "hot" ne peuvent pas être disqualifiés sur leurs équations, mais ils sont en désaccord avec certaines reconstructions paléoclimatiques. Le GIEC AR6 a fait un choix méthodologique notable en pondérant les modèles selon leur performance sur les climats passés, ce qui a effectivement plafonné la borne haute officielle à 4,0 °C de la fourchette probable. Cette pondération n'est pas universellement acceptée dans la communauté ; plusieurs articles publiés entre 2022 et 2025 plaident pour une borne haute plus prudente, autour de 5 °C, le temps que les rétroactions nuageuses soient mieux contraintes.
Ce que ces fourchettes impliquent pour les politiques#
La sensibilité climatique n'est pas une curiosité académique. C'est le paramètre qui détermine combien de CO2 on peut encore émettre avant de franchir un seuil donné (1,5 °C, 2,0 °C, 3,0 °C). Une ECS plus haute, c'est un budget carbone restant plus court ; une ECS plus basse, un budget plus généreux.
Pour fixer les idées : avec une ECS centrale à 3 °C, le budget carbone résiduel pour rester sous 1,5 °C avec une probabilité de 67 % est d'environ 400 GtCO2 à partir de 2020 (selon le GIEC AR6). Avec une ECS à 4 °C, ce budget tombe à environ 250 GtCO2. Avec une ECS à 2,5 °C, il monte à 500-550 GtCO2. Les ordres de grandeur des émissions mondiales actuelles tournent autour de 40 GtCO2/an, ce qui signifie que la différence entre une ECS à 2,5 et à 4,0 °C, c'est une dizaine d'années de marge sur le calendrier de neutralité.
En clair, le resserrement AR6 vers une fourchette plus haute (2,5-4,0 °C avec central à 3,0) a contribué à rendre les budgets carbone plus serrés que ceux qui circulaient au moment de l'Accord de Paris en 2015. Le GIEC AR6 a ainsi participé à durcir, sans le dire explicitement, le constat sur l'urgence d'action.
TCR : la vraie question pour les décisions d'investissement#
Si l'ECS structure les budgets carbone long terme, c'est la TCR qui pilote les décisions d'investissement à 30-50 ans. La raison : la trajectoire de réchauffement observable d'ici 2050 dépend de la rapidité avec laquelle la surface répond aux émissions cumulées, pas de l'état d'équilibre final que la planète atteindrait au siècle suivant.
Avec une TCR centrale à 1,8 °C et une trajectoire d'émissions intermédiaire (SSP2-4.5 du GIEC), le réchauffement mondial cumulé atteindra environ 2,7 °C en 2100 selon les médianes de l'AR6, avec une fourchette 2,1-3,5 °C à 90 % de probabilité. La TCR explique pourquoi on observe déjà autour de 1,3 °C de réchauffement en 2024 alors qu'on n'a pas encore atteint un doublement du CO2 préindustriel : nous sommes en plein transitoire, pas à l'équilibre.
Pour un opérateur d'infrastructure (réseau électrique, eau potable, transport, agriculture), c'est la TCR qui détermine les contraintes d'adaptation à 2050 et 2100. L'ECS, elle, structure les choix générationnels (où mettre les ressources patrimoniales, quelles villes deviennent invivables, quels habitats biologiques disparaissent).
L'ECS et le climat lointain : la sensibilité du système Terre#
Une notion complémentaire a émergé depuis le rapport AR5 : l'ESS (Earth System Sensitivity), ou sensibilité du système Terre. Cette mesure va plus loin que l'ECS en intégrant les rétroactions lentes du système climatique sur des échelles de plusieurs millénaires : fonte des calottes glaciaires, modification de la végétation à grande échelle, libération du carbone permafrost.
Les estimations d'ESS dépassent fréquemment 5 à 6 °C par doublement du CO2 selon les reconstructions paléoclimatiques (notamment du Pliocène et de l'Éocène). C'est une lecture qui n'est pas mobilisée dans les politiques publiques à horizon 2100, mais qui pèse sur les débats relatifs aux points de bascule (tipping points) et à l'irréversibilité de certains changements à long terme.
L'AR6 ne donne pas de fourchette officielle pour l'ESS, mais reconnaît l'existence du concept et signale qu'il "doit faire l'objet d'évaluations plus complètes dans le futur".
Lecture critique#
Le débat sur la sensibilité climatique a évolué d'une question scientifique ouverte vers un consensus opérationnel resserré ; reste que la dispersion entre modèles "hot" et "moderate" du CMIP6 n'a pas été résolue, simplement traitée par pondération a posteriori. Les prochaines évaluations CMIP7, prévues pour alimenter l'AR7 du GIEC à horizon 2029-2030, devraient permettre de trancher davantage. En attendant, les politiques publiques travaillent avec une fourchette probable 2,5-4,0 °C qui reste la meilleure synthèse disponible.
L'histoire des fourchettes de sensibilité raconte autre chose : celle d'une science qui avance par tâtonnements méthodologiques, qui ajuste ses outils, et qui parvient à réduire l'incertitude sans jamais l'éliminer. Pour comparaison, la sensibilité du climat aux CFC et au trou d'ozone avait été contrainte beaucoup plus rapidement dans les années 1980, parce que les rétroactions étaient plus simples et la chimie atmosphérique plus directe. Le CO2 et le climat global restent l'un des objets les plus complexes que la science contemporaine ait à modéliser.
Sources#
- Sensibilité climatique, Wikipédia français
- Sixième rapport d'évaluation du GIEC, Wikipédia français
- Rapport AR6 du GIEC : le point sur la température globale, Global Climat
- Une sensibilité climatique réévaluée à partir des observations, Global Climat
- Le réchauffement des modèles CMIP6 et les nuages, Global Climat
- IPCC AR6 Working Group I, Chapter 7 sur les forçages et la sensibilité





