Une plante absorbe du CO2 atmosphérique en poussant. Brûlons-la pour produire de l'électricité. Captons à la sortie de cheminée le CO2 libéré par cette combustion, puis stockons-le sous terre pour quelques milliers d'années. Net-net, on a retiré du carbone de l'atmosphère tout en produisant de l'énergie. L'équation paraît élégante, presque trop. Elle porte un acronyme : BECCS, pour Bioenergy with Carbon Capture and Storage. Et elle occupe depuis quinze ans une place démesurée dans les scénarios 1,5 °C du GIEC. Pourtant, sur le terrain en 2026, les chiffres réels de capture mondiale tiennent dans une marge d'erreur statistique : moins de 2 millions de tonnes de CO2 stockées par an, alors que les pathways de l'AR6 en attendaient des centaines à l'horizon 2050. Cet écart entre la promesse modélisée et la réalité industrielle est le cœur du dossier BECCS.
1. Définition stricte : biomasse plus capture plus stockage géologique#
Le BECCS combine trois briques techniques. Première brique : une source de bioénergie. Concrètement, une centrale qui brûle de la biomasse (bois, granulés, pailles, résidus forestiers, déchets agricoles, bagasse, palm kernel shells) ou qui fermente du sucre en éthanol. La biomasse est considérée comme neutre en carbone à l'usage parce que le CO2 libéré à la combustion ou à la fermentation correspond à celui absorbé par la plante pendant sa croissance, dans une fenêtre temporelle courte. Deuxième brique : une unité de capture du CO2 en sortie de procédé. Pour une centrale à biomasse, la technologie dominante est la post-combustion par solvant aminé (généralement de la monoéthanolamine ou des amines avancées comme la KS-1 de Toshiba). Pour la fermentation d'éthanol, c'est encore plus simple : le CO2 sort déjà à plus de 99 % de pureté, sans capture chimique, juste compression et déshydratation. Troisième brique : un stockage géologique permanent. Le CO2 capté est comprimé à l'état supercritique puis injecté dans un aquifère salin profond, un gisement d'hydrocarbures épuisé, ou un basalte, à plus de 800 mètres de profondeur en général.
L'addition arithmétique des trois briques donne une émission nette négative. Et c'est cette négativité qui distingue le BECCS d'une centrale CCS classique sur gaz ou charbon, laquelle reste fossile-positive même avec un taux de capture de 95 %.
Distinction utile à poser immédiatement, parce que la confusion arrive vite dans la presse généraliste. Le BECCS n'est pas le Direct Air Capture. Le DAC aspire le CO2 directement dans l'atmosphère ambiante avec des ventilateurs et des filtres chimiques, sans passer par une plante. Le BECCS utilise la photosynthèse comme première étape de concentration du carbone, ce qui change radicalement le coût et l'échelle. Le BECCS n'est pas non plus l'Ocean Alkalinity Enhancement, qui modifie la chimie de l'océan pour capter le CO2 dissous. Et il n'a rien à voir avec le Marine Cloud Brightening, qui agit sur l'albédo des nuages sans toucher au cycle du carbone. Trois familles, trois mécanismes, trois régimes de coût et de risque distincts.
2. Pourquoi les scénarios 1,5 °C s'y accrochent#
Le BECCS doit son omniprésence dans la littérature à un fait simple : les modèles d'évaluation intégrée (IAM) qui produisent les scénarios IPCC ont besoin d'émissions négatives en fin de siècle pour rester sous 1,5 °C. Et le BECCS était, à l'époque où ces modèles ont été calibrés (autour de 2010-2014), la seule technologie de retrait de carbone à la fois modélisable et théoriquement scalable au gigatonne.
Les chiffres sont parlants. D'après Carbon Brief et la synthèse des six modèles IAM utilisés pour le Special Report on 1.5°C, les pathways SSP1 (développement durable) requièrent 401 à 1 137 GtCO2 d'émissions négatives cumulées d'ici 2100, et les pathways SSP5 (croissance fossile rapide) en réclament 1 198 à 1 596 GtCO2. Une étude médiane sur les pathways 1,5 °C "no or limited overshoot" de l'AR6 du GIEC évalue le stockage cumulé de CO2 d'origine BECCS à environ 334 Gt d'ici 2100. À l'horizon 2050, le potentiel technique mondial de retrait BECCS est estimé par le GIEC dans une fourchette de 0,5 à 11,3 GtCO2 par an.
Pour rappel, les émissions mondiales actuelles tournent autour de 40 à 41 GtCO2 par an. Stocker 5 à 10 Gt par an via BECCS, c'est viser une compensation d'environ 12 à 25 % du flux annuel. Sur le papier. Aucun scénario ne suppose un déploiement passé 15 Gt sans déclencher des trade-offs jugés inacceptables sur l'usage des sols.
Le pivot annoncé pour l'AR7, dont la finalisation est attendue entre 2028 et 2029, ne supprime pas le BECCS mais réduit sa part attendue. Le constat de stagnation des projets opérationnels et la critique académique des hypothèses de scalabilité ont poussé les IAM à intégrer davantage de DAC, davantage de solutions fondées sur la nature (afforestation, restauration de puits de carbone bleu) et davantage de réductions sectorielles fines. Le BECCS reste dans la corbeille, mais il n'est plus la pièce centrale.
3. Les projets opérationnels et planifiés#
À ce jour, trois familles de projets BECCS existent dans le monde réel. La première, et de loin la plus mature, c'est la capture de CO2 sur fermentation d'éthanol aux États-Unis. La deuxième, encore largement en construction, c'est l'intégration de capture sur centrales biomasse-chaleur en Europe du Nord. La troisième, expérimentale, c'est l'application de capture post-combustion sur centrales électriques à biomasse au Japon et au Royaume-Uni.
Illinois Basin–Decatur (ADM), bioéthanol et stockage Mt. Simon#
Le projet IBDP exploité par Archer Daniels Midland à Decatur, dans l'Illinois, est le pionnier mondial du BECCS intégré source-réservoir. La phase pilote a injecté 999 215 tonnes de CO2 supercritique entre novembre 2011 et novembre 2014 dans le grès du Mont Simon, à 2,14 kilomètres de profondeur. La phase commerciale qui a suivi (IL-ICCS) capte plus d'un million de tonnes de CO2 par an depuis le procédé de fermentation éthanolique de l'usine. Le total stocké dépasse les 2,7 millions de tonnes en avril 2020 et continue de progresser. C'est, en volume cumulé, le BECCS le plus avancé au monde, et c'est aussi le moins disruptif technologiquement : le CO2 fermentaire est pur, la capture se réduit à de la compression. Coût estimé : 40 à 50 dollars par tonne de CO2, contre 95 à 120 dollars pour la capture diluée d'une centrale chaleur, et plusieurs centaines de dollars pour le DAC.
Aux États-Unis, environ 70 unités de bioéthanol planifient l'ajout de capture d'ici 2030, ce qui pourrait porter la capacité bioéthanol-BECCS à 20 millions de tonnes par an. Bon ordre de grandeur, mais on reste deux ordres de grandeur en deçà des pathways IPCC.
Mikawa (Toshiba ESS), Japon, première centrale électrique BECCS au monde#
Toshiba Energy Systems & Solutions exploite à Omuta, dans la préfecture de Fukuoka, une unité de capture de 500 tonnes de CO2 par jour intégrée à la centrale biomasse de Mikawa (50 MW). Mise en service fin 2020, c'est la première centrale électrique à biomasse au monde à intégrer une capture à grande échelle, et elle capte plus de 50 % des émissions quotidiennes du site. Le combustible utilisé est principalement la coque de palmiste (palm kernel shells), un déchet de l'industrie de l'huile de palme. Le projet est encadré par le ministère de l'Environnement japonais dans le cadre du "Demonstration of Sustainable CCS Technology Project".
Mikawa est un démonstrateur convaincant à l'échelle technique, et un cas d'école pour les questions de soutenabilité de l'amont biomasse : les PKS proviennent essentiellement d'Indonésie et de Malaisie, dans des chaînes d'approvisionnement liées à la conversion de forêts tropicales en plantations de palmiers à huile.
Beccs Stockholm (Stockholm Exergi), CHP biomasse et expédition vers Northern Lights#
À Värtaverket, dans la banlieue est de Stockholm, l'opérateur municipal Stockholm Exergi convertit une centrale de cogénération biomasse existante (résidus forestiers locaux : branches, écorces, têtes d'arbres) en première unité BECCS à grande échelle intégrée à un réseau de chaleur urbain. Le permis environnemental a été obtenu en mars 2024, la décision finale d'investissement validée en 2025, la construction lancée au deuxième trimestre 2025, la mise en service prévue en 2028. Capacité visée : jusqu'à 800 000 tonnes de CO2 par an. Technologie de capture : potassium chaud (HPC, Hot Potassium Carbonate), variante moins consommatrice d'énergie thermique que les amines classiques. Financement : 260 millions d'euros de prêt BEI, 180 millions d'euros du Fonds européen pour l'innovation. Le CO2 capté sera transporté par bateau vers la Norvège pour stockage définitif sous la mer du Nord via le projet Northern Lights (consortium Equinor, Shell, TotalEnergies).
Beccs Stockholm est aujourd'hui le projet BECCS électrique-chaleur le plus avancé d'Europe, et le seul à intégrer dès la conception la chaîne complète capture-shipping-stockage offshore.
Drax (Royaume-Uni), le projet qui s'enlise#
Drax exploite à Selby, dans le Yorkshire, la plus grande centrale biomasse d'Europe (2,6 GW de capacité, quatre unités converties du charbon au pellet entre 2013 et 2018). L'entreprise britannique présente depuis 2018 un plan de transformation en plus grande installation BECCS du monde, avec un objectif initial de retirer 8 millions de tonnes de CO2 par an quand les deux unités prévues seraient opérationnelles. Le permis de construire a été accordé en janvier 2024.
Mais le dossier dérape. En février 2025, Drax a signé un nouveau Contract for Difference "low-carbon dispatchable" pour la période avril 2027-mars 2031, à un prix d'exercice de 109,90 livres par MWh (en valeur 2012, réelle), avec un plafond de facteur de charge subventionné à 27 %. Le résultat : les subventions annuelles seront réduites d'environ 170 millions de livres, et la possibilité d'une conversion BECCS est maintenue mais sans engagement ferme. En cours d'année 2025, Drax a supprimé une centaine de postes dans ses divisions capture carbone (notamment dans la filiale Elimini), invoquant un environnement réglementaire et commercial "insuffisamment développé". La Financial Conduct Authority britannique a ouvert en août 2025 une enquête sur les déclarations passées de l'entreprise relatives à l'approvisionnement biomasse, après une amende de 25 millions de livres payée en 2024 pour défaut de transparence sur le sourcing canadien.
Un rapport Ember publié fin novembre 2025 a montré qu'un seul projet BECCS chez Drax pourrait à lui seul dépasser l'enveloppe totale du budget public britannique dédié à la capture carbone, en raison du décrochage du taux de capture attendu (réduit de 13 % depuis l'annonce initiale en 2023) et de la dépendance persistante à plus de 99 % de pellets importés (Amérique du Nord, Baltique). La question n'est plus technique, elle est politique et budgétaire.
4. Le problème foncier : Smith 2016 et ses successeurs#
Le travail séminal sur les limites biophysiques du BECCS est l'article de Pete Smith et collègues paru en janvier 2016 dans Nature Climate Change : "Biophysical and economic limits to negative CO2 emissions" (DOI 10.1038/nclimate2870). Les chiffres ont structuré dix ans de débat académique. Pour atteindre les volumes de capture envisagés par les IAM pour limiter le réchauffement à 1,5 °C, le BECCS exigerait l'affectation de plusieurs centaines de millions d'hectares à des cultures énergétiques dédiées : entre 380 et 700 millions d'hectares selon les variantes du scénario, soit l'équivalent d'une à deux fois la surface agricole de l'Inde, ou jusqu'à 25 à 46 % des terres arables mondiales actuelles.
Le rapport de la Royal Society britannique de 2018 sur le Greenhouse Gas Removal a confirmé l'ordre de grandeur : entre 0,03 et 0,06 hectare et 60 mètres cubes d'eau par tonne de CO2 captée. Multipliez par 5 GtCO2 par an, vous obtenez 150 à 300 millions d'hectares accaparés et 300 milliards de mètres cubes d'eau prélevés annuellement. Pour comparaison, la consommation d'eau totale annuelle pour l'agriculture mondiale est de l'ordre de 2 700 milliards de mètres cubes.
Ces chiffres ne sont pas neutres. Ils impliquent une compétition directe avec la production alimentaire mondiale, la conservation de la biodiversité et la régénération des forêts naturelles. Une étude publiée dans Nature Climate Change en 2018 ("Biomass-based negative emissions difficult to reconcile with planetary boundaries", DOI 10.1038/s41558-017-0064-y) a estimé qu'un déploiement BECCS à hauteur des hypothèses IAM dépasserait plusieurs des 9 limites planétaires, notamment celles de l'usage des sols, de l'eau douce et du cycle de l'azote. Le BECCS ne fait pas qu'absorber du carbone, il consomme une part disproportionnée du budget biosphérique total.
Le contre-argument industriel classique : on n'utilisera pas des cultures dédiées mais des résidus (paille, écorce, déchets forestiers, bagasse). C'est exact pour quelques projets de niche, mais radicalement insuffisant à l'échelle gigatonne. La masse mondiale de résidus collectables sans déstabiliser les écosystèmes est estimée par l'IEA Bioenergy entre 50 et 150 EJ par an, ce qui correspond à un retrait BECCS maximal de l'ordre de 2 à 4 GtCO2 par an. Loin des 10 à 15 GtCO2 attendus par les pathways les plus ambitieux.
5. L'EROEI : la bombe à retardement du dossier#
Le rendement énergétique net d'un BECCS, c'est-à-dire l'énergie produite par unité d'énergie investie dans toute la chaîne (culture, récolte, séchage, broyage, transport, combustion, capture, compression, stockage), est l'un des sujets les moins discutés en dehors des cercles académiques. Et c'est sans doute le plus dévastateur pour le récit dominant.
L'étude de référence reste celle de Mathilde Fajardy et Niall Mac Dowell publiée dans Energy & Environmental Science en 2018 ("The energy return on investment of BECCS : is BECCS a threat to energy security ?", DOI 10.1039/C7EE03610H). Conclusion brutale : l'EROEI d'un BECCS varie selon les configurations de supply chain entre 0,5 et 5,7. Une valeur de 0,5 signifie que la chaîne consomme deux fois plus d'énergie qu'elle n'en produit. Une valeur de 5,7 est comparable au photovoltaïque ou à un charbon-CCS. Pour mémoire, le photovoltaïque tutoie 10-15 dans les conditions actuelles, l'éolien terrestre 20-25, l'hydroélectricité 50-80, le nucléaire 80-100. Le BECCS, dans sa version pessimiste, est énergétiquement négatif. Dans sa version optimiste, il joue dans la cour basse du mix décarboné.
Les fuites énergétiques principales viennent de la conversion biomasse-fuel (séchage, broyage, transport longue distance), de la "parasitic load" de la capture (10 à 30 % de la production thermique brute consommée par le solvant et la compression), et des consommations en amont (intrants agricoles, irrigation, mécanisation). Et il y a un trade-off explicite : améliorer le rendement de la centrale réduit les fuites énergétiques mais réduit aussi la quantité de carbone capturable. Choisir entre vendre de l'électricité ou stocker du carbone.
Conséquence stratégique : un BECCS déployé à 5 GtCO2 par an pour répondre aux pathways 1,5 °C pourrait, dans les configurations défavorables, consommer plus d'énergie qu'il n'en produit. Or les modèles IAM le calculent comme un producteur net positif. Cet écart entre hypothèse et réalité est l'une des failles les plus documentées de la modélisation climatique contemporaine, et l'une des moins corrigées dans les pathways officiels.
6. Le coût de la décarbonation par BECCS comparé aux autres CDR#
En 2026, le coût moyen pondéré d'un retrait BECCS opérationnel se situe selon la source du CO2 :
- 40 à 50 dollars par tonne pour la fermentation éthanolique (Decatur, MidWest US)
- 95 à 120 dollars par tonne pour la capture sur centrales biomasse chaleur ou pulp & paper
- 150 à 250 dollars par tonne pour la capture sur centrale électrique pure (Mikawa, Drax cible)
Le DAC, son grand rival pour les retraits permanents à long terme, oscille entre 500 et 1 900 dollars par tonne selon l'IEA, avec des prix de crédits commerciaux qui dépassent fréquemment les 1 000 dollars. Sur le pur critère du coût, le BECCS est encore loin devant. Mais cet avantage suppose que la biomasse soit disponible et soutenable, et que l'infrastructure de stockage existe à proximité. Aux États-Unis, ces deux conditions sont remplies. En Europe, la deuxième dépend du déploiement de hubs CCS offshore comme Northern Lights. Au Japon, on est encore au stade démonstrateur.
Le biochar, autre voie de retrait permanent via la biomasse, joue à des coûts comparables (100 à 300 dollars par tonne selon la matière première et le taux d'aromatisation). Il diffère du BECCS par son mécanisme : le biochar concentre du carbone récalcitrant dans les sols sans nécessiter de stockage géologique profond, mais il ne produit pas d'énergie en quantité comparable. Les deux ne sont pas exclusifs, ils ciblent des segments différents du portefeuille CDR.
7. La controverse sourcing : Drax, vieilles forêts, et la fiction du carbon-neutral#
Un dossier annexe mais structurant pour le débat public : le sourcing de la biomasse. Drax importe plus de 99 % de ses pellets, principalement d'Amérique du Nord et de la Baltique. Une recherche conjointe Stand.earth et Forest Eye publiée en novembre 2025 a documenté qu'en avril et mai 2024, l'usine Drax de Houston (Colombie-Britannique) avait reçu 90 chargements de pellets issus de coupes en forêt ancienne de la région de Skeena, avec des arbres classifiés comme âgés de plus de 250 ans. Drax avait pourtant annoncé en octobre 2023 l'arrêt de tout approvisionnement direct depuis les zones désignées "old growth", et publié en mars 2025 une politique de sourcing biomasse formellement conforme.
Le hiatus entre déclaration et réalité est la signature de tout le secteur. Le débat n'est pas binaire : tous les pellets ne viennent pas de forêts anciennes, et une partie significative provient effectivement de résidus d'élagage et de sciage. Mais la traçabilité reste opaque, les audits sont jugés insuffisants par les ONG, et le statut "carbon-neutral" de la combustion biomasse repose sur l'hypothèse que les arbres coupés seront remplacés par d'autres qui capteront le CO2 équivalent. Cette hypothèse est vraie sur des cycles de plusieurs décennies à plus d'un siècle pour les forêts boréales, ce qui ne s'aligne pas avec la fenêtre d'action 2030-2050 de l'Accord de Paris.
L'EASAC (European Academies' Science Advisory Council) a publié dès 2019 un avis tranché : la combustion de biomasse forestière à des fins énergétiques sans CCS aggrave les émissions à court et moyen terme, et même avec CCS, la neutralité carbone effective dépend de manière critique du type de biomasse, du chronicité du remplacement, et de la persistance du stockage géologique. Le BECCS sur fermentation d'éthanol ou sur résidus agricoles à court cycle n'a pas ce problème. Le BECCS sur pellets de forêt boréale, oui.
8. La gouvernance et la place dans les politiques climat européennes#
L'Union européenne a intégré le BECCS dans son cadre CRCF de certification des retraits carbone adopté fin 2024, sous une catégorie spécifique "Permanent Carbon Removals" qui exige une persistance du stockage de plusieurs siècles minimum. La France, via la SNBC 3 publiée en décembre 2025, mentionne le BECCS comme une option de complément aux puits naturels, sans en faire une priorité d'investissement public. L'ADEME, dans son rapport "BIOMASSE : enjeu stratégique de la transition écologique" de 2024, conclut que la demande totale de biomasse pour l'énergie, la chimie, la construction et les matériaux dépasse déjà la production durable française, et qu'un déploiement BECCS d'ampleur impliquerait soit une augmentation problématique des prélèvements forestiers, soit des importations massives.
La Commission européenne table dans son scénario "Industrial Carbon Management Strategy" de février 2024 sur une capacité de capture CCS-BECCS combinée de 50 millions de tonnes par an en 2030 et 280 Mt en 2040. Le BECCS représente entre 20 et 30 % de cette enveloppe. À l'échelle, c'est ambitieux, mais ça ne représente toujours qu'un dixième des neutralités carbone nationales prévues pour 2050.
Aux États-Unis, l'Inflation Reduction Act de 2022 a relevé le crédit fiscal 45Q à 85 dollars par tonne de CO2 capté puis stocké pour les sources industrielles, et à 180 dollars par tonne pour le DAC. Le BECCS bioéthanol bénéficie du tarif industriel standard, ce qui explique en partie le boom annoncé sur les 70 unités planifiées d'ici 2030. La pérennité de ce crédit fiscal dépend toutefois de l'évolution politique de l'administration Trump.
9. Conclusion stratégique : un complément utile, jamais une cure miracle#
Le BECCS est techniquement réel, opérationnellement modeste, et stratégiquement surévalué. Il existe, il fonctionne sur des segments bien identifiés (bioéthanol, certains cogénérations biomasse-chaleur), et il pourrait raisonnablement atteindre 200 à 400 millions de tonnes de CO2 par an de capacité mondiale en 2050 si les conditions de sourcing soutenable, de stockage géologique disponible et de soutien politique restent favorables. Cela représente moins de 5 % du volume calé dans les pathways 1,5 °C les plus optimistes du GIEC.
L'AR7, attendu entre 2028 et 2029, va vraisemblablement entériner ce repli. Le BECCS y sera traité comme une brique parmi d'autres dans le portefeuille CDR, aux côtés du DAC, du biochar, des solutions fondées sur la nature et de la séquestration enhanced weathering. Plus comme cette "saviour technology" qu'il a été dans l'AR5 et l'AR6.
Pour une fiche de dictionnaire, trois points à retenir. Le mécanisme est solide quand la biomasse provient d'un flux concentré (fermentation éthanolique, déchets) avec stockage géologique à proximité, c'est le cas Decatur. Le mécanisme se complique quand il faut intégrer une capture chimique sur fumées diluées de centrale électrique, c'est le cas Mikawa et le pari Drax. Le mécanisme s'effondre quand il faut alimenter des centrales pellets avec du bois de forêt boréale importé sur 6 000 kilomètres, c'est Drax tel qu'il opère aujourd'hui.
Le BECCS n'est pas une solution au réchauffement climatique. C'est un outil de complément, à condition de respecter trois contraintes : sourcing local et résiduel, stockage géologique vérifiable, et reconnaissance que l'EROEI net peut basculer sous 1 dans les configurations défavorables. La modélisation IAM des dix dernières années a sous-estimé ces contraintes. La pratique des dix prochaines va les rappeler durement.
Sources#
- Pete Smith, Steven J. Davis, Felix Creutzig et al., "Biophysical and economic limits to negative CO2 emissions", Nature Climate Change 6, pages 42-50, janvier 2016, DOI 10.1038/nclimate2870.
- Vera Heck, Dieter Gerten, Wolfgang Lucht, Alexander Popp, "Biomass-based negative emissions difficult to reconcile with planetary boundaries", Nature Climate Change 8, pages 151-155, 2018, DOI 10.1038/s41558-017-0064-y.
- Mathilde Fajardy, Niall Mac Dowell, "The energy return on investment of BECCS : is BECCS a threat to energy security ?", Energy & Environmental Science, 2018, DOI 10.1039/C7EE03610H.
- IPCC AR6 Working Group 3, chapitre 3 "Mitigation Pathways Compatible with Long-term Goals", 2022.
- IPCC AR6 Working Group 3, chapitre 7 (AFOLU, FAQ 7.1 sur BECCS et CDR), 2022.
- IPCC AR6 Working Group 3, chapitre 12 (Cross-sectoral perspectives), 2022.
- Royal Society and Royal Academy of Engineering, "Greenhouse Gas Removal", septembre 2018.
- IEA, "Bioenergy with Carbon Capture and Storage", Energy System, mise à jour 2025.
- IEA Bioenergy Task 41, "BECCUS case study : sequestering CO2 from ethanol production in the United States", 2023.
- IRENA, "Accelerating decarbonisation using bioenergy with carbon capture, utilisation and storage", 2024.
- ADEME, "BIOMASSE : enjeu stratégique de la transition écologique", avis d'experts, 2024.
- Drax Group, "Low-carbon dispatchable CfD contract agreement", communiqué février 2025.
- Department for Energy Security and Net Zero, UK, "Subsidy Advice Unit Report on the Low-Carbon Dispatchable Contracts for Drax", septembre 2025.
- Ember, "Hot air : carbon removals risk high costs and underdelivery in the UK", novembre 2025.
- Stand.earth et Forest Eye, "Truckloads of trees : Drax sourced wood pellets from old growth forests in B.C. in 2024, and likely 2025", 9 novembre 2025.
- Stockholm Exergi, "Beccs Stockholm" rapport annuel 2025 et communiqué FID Capsol Technologies, 2025.
- European Investment Bank, "Sweden : EIB finances ground-breaking carbon capture plant in Stockholm", communiqué 2025-172.
- Toshiba Energy Systems & Solutions, "Toshiba Starts Operation of Large-Scale Carbon Capture Facility", communiqué 31 octobre 2020.
- Hideo Kitamura, Kiyohiko Iwasa, Koshito Fujita, Daigo Muraoka, "CO2 Capture Project integrated with Mikawa Biomass Power Plant", SSRN, 2022.
- ADM et US Department of Energy NETL, "Illinois Basin–Decatur Project (IBDP)" et "Illinois Industrial Carbon Capture and Storage Project (IL-ICCS)", documents techniques.
- Carbon Brief, "Timeline : How BECCS became climate change's saviour technology", 2016, et "World can limit global warming to 1.5C without BECCS", 2018.
- Chatham House, "Net Zero and Beyond : What Role for Bioenergy with Carbon Capture and Storage ?", janvier 2020.
- EASAC, "Bioenergy with Carbon Capture and Storage (BECCS) in the IPCC Report", interview 2022.
- Commission européenne, "Industrial Carbon Management Strategy", communication COM(2024) 62 final, février 2024.
- Règlement UE 2024/3012 établissant un cadre de certification des retraits de carbone (CRCF), 27 novembre 2024.





