12 cultures alimentaires majeures sur 13 s'hybrident avec des apparentés sauvages quelque part dans leur aire de culture. Le chiffre vient de la revue de référence d'Ellstrand, Prentice et Hancock (1999), et il n'a pas vieilli. Quand on parle de pollution génétique, c'est de cette réalité dont il est question : du matériel génétique qui sort d'un champ et entre dans une population voisine, sans personne pour décider quand ni où.
Le terme reste polémique. Les ONG l'emploient. Les biologistes préfèrent "flux de gènes" ou "introgression" lorsque le transfert s'installe durablement dans le génome de la population réceptrice. L'objet, lui, ne change pas. Avec le vote attendu en plénière du Parlement européen sur le règlement NGT (mai 2026), la question redevient centrale.
Définition#
La pollution génétique désigne le transfert non contrôlé de matériel génétique d'une population vers une autre, le plus souvent d'une plante cultivée (variété élite, OGM ou plante issue de nouvelles techniques génomiques) vers ses apparentés sauvages, des adventices ou des cultures conventionnelles voisines.
Trois vecteurs portent ce transfert.
- Le pollen, dispersé par le vent (anémophilie) ou par les insectes (entomophilie), atteint des plantes sexuellement compatibles à des distances qui dépassent largement les marges réglementaires des essais en champ.
- Les graines, perdues à la récolte, transportées par les engins, dispersées par les oiseaux ou les déjections animales, fondent des foyers à distance.
- Les repousses (volunteers) issues de graines tombées au sol, qui persistent plusieurs années dans la rotation et croisent les cultures suivantes.
Ce que dit la science : Ellstrand et l'introgression#
La revue d'Ellstrand publiée dans Annual Review of Ecology and Systematics tranche un débat ancien. Sur les 13 cultures alimentaires les plus cultivées au monde, 12 hybrident en nature avec un apparenté sauvage dans une partie au moins de leur aire. Seul le soja fait exception dans les zones dépourvues de Glycine soja.
Les conséquences écologiques se déclinent en trois scénarios documentés. L'assimilation génétique d'abord : les gènes culturaux remplacent peu à peu les gènes sauvages dans la population réceptrice. Le swamping démographique ensuite : les hybrides moins fertiles font rétrécir l'effectif sauvage. L'accroissement d'agressivité enfin, lorsque le caractère transféré (résistance à un herbicide, par exemple) augmente la fitness de l'apparenté sauvage et fabrique une super-adventice.
La distance de flux décroît vite jusqu'à environ 75 mètres puis bien plus lentement. Pour le colza (Brassica napus), du pollen viable a été détecté à plusieurs kilomètres de la parcelle source. Les marges d'isolement écrites dans les protocoles d'essai ne suffisent pas à supprimer le flux ; elles le réduisent.
Trois cas concrets documentés#
Colza et ravenelle, le dossier français#
L'équipe d'Anne-Marie Chèvre et Frédérique Eber à l'INRAE de Rennes (Le Rheu) suit le couple colza × ravenelle (Raphanus raphanistrum) et colza × moutarde sauvage (Sinapis arvensis) depuis les années 1990. Les hybrides interspécifiques colza × ravenelle ont été observés en conditions naturelles. Le modèle GeneSys-Colza, développé à l'INRAE, simule l'effet à long terme des systèmes de culture sur les flux et les repousses.
Au Canada, le colza GM tolérant au glyphosate a livré l'illustration pratique du problème dès le début des années 2000 : des repousses cumulant plusieurs résistances aux herbicides, obtenues par croisement entre lignées GM différentes plantées la même année dans la même région. C'est le gene stacking, observé in situ, sans laboratoire.
Riz cultivé et riz rouge#
Le riz cultivé (Oryza sativa) et son adventice principale en Asie, le riz rouge (O. sativa f. spontanea), partagent le génome AA et sont hautement compatibles sexuellement. Un essai chinois de riz transgénique résistant au glufosinate a documenté le transfert vers le riz rouge cohabitant, avec apparition d'hybrides résistants dans les parcelles. L'enjeu est massif : le riz rouge est l'adventice numéro un de la riziculture asiatique, et un transgène d'herbicide-résistance qui s'y installe rend l'herbicide inefficace.
Maïs et téosintes mexicaines#
Au Mexique, centre d'origine du maïs, les téosintes (Z. mays ssp. parviglumis, ssp. mexicana) côtoient les variétés paysannes. La présence de transgènes a été détectée dans des maïs paysans dans plusieurs régions (Piñeyro-Nelson 2009, après la controverse Quist & Chapela de 2001). En Europe, pas de téosinte : la question ne se pose pas sous cette forme pour le maïs, mais elle se posera demain pour d'autres espèces selon les NGT autorisées.
Pour comprendre comment ces flux s'insèrent dans l'érosion plus large du vivant, lire l'article de synthèse Biodiversité : définition, importance et menaces.
Cadre juridique UE : trois étages#
Directive 2001/18/CE#
Le socle. Définition de l'OGM, procédure d'autorisation, traçabilité, étiquetage, surveillance post-commercialisation. Une seule culture commerciale autorisée à ce jour : le maïs MON810 (1998), que la France interdit via clause de sauvegarde.
Arrêt CJUE C-528/16 du 25 juillet 2018#
Saisine du Conseil d'État sur recours de la Confédération paysanne. La Grande chambre juge que seules les techniques de mutagenèse traditionnelles, dont la sécurité est avérée depuis longtemps, échappent à la directive OGM. Les techniques apparues ou principalement développées depuis 2001 (mutagenèse dirigée, mutagenèse aléatoire in vitro) tombent dans le champ. Les colzas et tournesols VrTH (variétés rendues tolérantes aux herbicides par mutagenèse) doivent donc être traités comme des OGM. Le Conseil d'État a appliqué cet arrêt en droit interne le 7 février 2020 puis le 8 novembre 2021.
Règlement NGT : l'état au 13 mai 2026#
La Commission a déposé sa proposition le 5 juillet 2023. Position du Parlement en avril 2024. Mandat de négociation du Conseil le 14 mars 2025 sous présidence polonaise. Accord provisoire en trilogue le 3 décembre 2025. Majorité qualifiée acquise au Conseil le 19 décembre 2025. Adoption en commission ENVI le 28 janvier 2026. Position du Conseil en première lecture le 21 avril 2026. Vote final en plénière prévu le 18 mai 2026.
Le règlement crée deux catégories. La catégorie 1 (NGT-1) regroupe les plantes considérées équivalentes à celles obtenues par sélection conventionnelle, avec des modifications limitées (jusqu'à 20 nucléotides). Exemption des règles OGM, simple notification, pas d'évaluation des risques, pas d'étiquetage spécifique sauf sur les semences. Interdiction en agriculture biologique. La catégorie 2 (NGT-2) rassemble toutes les autres plantes NGT et reste soumise au régime OGM, avec quelques allégements.
L'ANSES, dans son avis de janvier 2024 mis à jour en novembre 2025, qualifie de scientifiquement insuffisante la justification de l'exemption catégorie 1. Le GT BIOT pointe les off-targets, les modifications de composition (allergénicité, toxicité, nutrition) et le flux de gènes édités vers les populations sauvages ou cultivées compatibles. Recommandation : évaluation au cas par cas, approche graduée, suivi post-commercialisation obligatoire.
Points de tension scientifique#
La précision moléculaire de CRISPR n'élimine pas le risque écologique. Les promoteurs mettent en avant l'absence d'ADN exogène et la finesse des coupures. Les publications récentes documentent des effets hors cible, des réarrangements chromosomiques de grande taille et des intégrations accidentelles de séquences plasmidiques. Une coupure propre dans le génome d'une plante ne change rien au comportement de son pollen dans le paysage.
Deuxième tension : la réversibilité. Un transgène qui entre dans une population sauvage ne se retire pas. Aucun protocole de rappel n'existe à l'échelle d'un écosystème. Ce qui sort du champ y reste.
Troisième tension : la coexistence entre filières. Seuils de présence fortuite à définir, traçabilité des semences NGT-1 exemptées contestée par les filières bio (FNAB, IFOAM EU), responsabilité en cas de contamination d'une parcelle conventionnelle ou bio. Pour les implications sur la filière biologique, voir Agriculture biologique : définition, label et différences. Sur les pratiques alternatives qui réduisent la pression de sélection chimique à la source, voir Agriculture régénérative : définition et certifications.
Ce qu'il faut retenir#
La pollution génétique n'est ni un fantasme militant ni un risque hypothétique. C'est un phénomène biologique mesuré, modélisé, observé en champ depuis trois décennies. Le débat européen actuel ne porte pas sur son existence, mais sur le niveau d'évaluation et de surveillance jugé proportionné aux gains agronomiques attendus. La réponse politique attendue ces prochains mois fixera, pour une décennie au moins, le régime applicable aux semences NGT et leur traçabilité dans nos paysages.
Sources#
- Ellstrand NC, Prentice HC, Hancock JF. Gene Flow and Introgression from Domesticated Plants into their Wild Relatives. Annual Review of Ecology and Systematics, 1999.
- INRAE HAL : travaux Chèvre, Eber et al. sur colza/ravenelle (tel-02851289, hal-02756565).
- CIRAD : étude flux GM rice vers red rice.
- CJUE C-528/16, 25 juillet 2018, Grande chambre, Confédération paysanne e.a.
- Conseil d'État, décisions des 7 février 2020 et 8 novembre 2021.
- ANSES, avis du GT BIOT, janvier 2024 (saisine NGT) et 21 novembre 2025.
- Council of the EU, communiqués du 14 mars 2025 et du 4 décembre 2025.
- European Parliament Legislative Train Schedule : Plants produced by certain new genomic techniques.
- Inf'OGM, Qualified majority in the Council of the EU to deregulate numerous GMOs, 2025.





