Pourquoi la perruche à collier qui niche dans les platanes parisiens n'est-elle pas traitée de la même façon que le frelon asiatique qui décime les ruches ? Les deux sont des espèces venues d'ailleurs, installées durablement en France, et pourtant leur statut juridique et écologique diverge. La réponse tient dans un mot que le droit européen ne connaît même pas : néobiote.
C'est un terme que j'utilise en cours depuis une quinzaine d'années, et la réaction des étudiants est toujours la même : un froncement de sourcils suivi d'un « mais alors toutes les espèces exotiques ne sont pas envahissantes ? ». Non, et c'est le nœud du problème. On confond allègrement espèce étrangère et espèce nuisible, ce qui fausse le débat public et complique le travail des gestionnaires.
Ce que désigne le terme néobiote#
Le mot néobiote a été formalisé en 2002 par Ingo Kowarik, écologue à la Technische Universität de Berlin, dans la revue Neobiota (volume 1, pages 5 à 24). Il désigne toute espèce qui colonise un territoire où elle n'était pas présente avant 1492, date retenue conventionnellement parce qu'elle marque le début des échanges biologiques massifs entre continents après la découverte des Amériques.
Plusieurs points sont à retenir sur cette définition. D'abord, le seuil de 1492 permet de distinguer deux catégories : les archéophytes (ou archéozoaires pour les animaux), arrivés avant cette date, souvent par l'agriculture antique ou médiévale, et les néophytes (plantes), néozoaires (animaux) et néomycètes (champignons), arrivés après. Le coquelicot, par exemple, est un archéophyte : il accompagne les cultures céréalières depuis le Néolithique. L'élodée du Canada, introduite en Europe au dix-neuvième siècle comme plante d'aquarium, est un néophyte.
La nuance est importante ici. Le terme néobiote ne porte aucun jugement sur l'impact écologique de l'espèce. Il décrit un statut biogéographique, pas une menace. C'est une distinction que le langage courant efface constamment, et c'est dommage parce qu'elle conditionne toute la chaîne de décision réglementaire.
La frontière entre néobiote et espèce envahissante#
C'est là que le sujet se complique et que j'ai moins de certitudes à offrir. Les écologues décrivent habituellement quatre étapes dans le processus d'invasion biologique : l'arrivée dans un nouveau territoire, l'établissement d'une population viable, l'expansion géographique et, enfin, l'impact mesurable sur les écosystèmes locaux. Un néobiote peut rester bloqué à n'importe laquelle de ces étapes pendant des décennies, voire des siècles, sans jamais devenir envahissant.
L'UICN pose quatre critères cumulatifs pour qualifier une espèce d'envahissante : elle doit être exotique (non native), établie (population autonome), proliférante (expansion active) et impactante (dégâts mesurables sur la biodiversité, la santé ou l'économie). Un néobiote qui remplit les deux premiers critères mais pas les deux suivants reste un néobiote, point.
La règle des dix pour cent, et ses limites#
En 1996, Williamson et Fitter ont proposé dans la revue Ecology (volume 77, numéro 6) une heuristique devenue célèbre : sur mille espèces importées dans un nouveau territoire, environ cent parviennent à s'établir, et environ dix deviennent véritablement envahissantes. Cette « règle des dix pour cent » appliquée en cascade donne un ratio d'environ un pour mille entre espèces importées et espèces envahissantes.
Concrètement, cela signifie que la grande majorité des néobiotes ne posent pas de problème écologique majeur. Mais cette heuristique mérite un avertissement : elle varie considérablement selon les groupes taxonomiques, avec des fourchettes allant de cinq à vingt pour cent selon les taxons étudiés. Ce n'est pas une loi naturelle, c'est un ordre de grandeur utile pour calibrer la réponse politique.
Deux néobiotes, deux trajectoires#
Pour rendre la distinction concrète, prenons deux espèces que tout le monde connaît en France et qui illustrent la différence entre un néobiote qui a basculé et un autre qui oscille encore.
Le frelon asiatique : du néobiote à l'envahisseur#
Le frelon asiatique (Vespa velutina) est arrivé en France en 2004, vraisemblablement dans des poteries importées de Chine, repéré pour la première fois dans le Lot-et-Garonne. En l'espace de quelques années, il a coché les quatre critères UICN : exotique, établi, en expansion rapide sur tout le territoire, et impactant de manière documentée les colonies d'abeilles domestiques et sauvages. Il figure sur la liste européenne des espèces exotiques envahissantes depuis 2016 (Règlement d'exécution 2016/1141). C'est l'exemple type du néobiote devenu espèce exotique envahissante (EEE), et le passage d'un statut à l'autre a été rapide.
La perruche à collier : le cas limite qui embarrasse#
La perruche à collier (Psittacula krameri), elle, raconte une histoire plus ambiguë. Présente en Île-de-France depuis les années 1990, sa population a atteint plus de huit mille individus selon les estimations récentes. Elle niche dans les cavités d'arbres, entre en compétition potentielle avec des espèces cavernicoles locales comme la sittelle ou le pic vert.
Pour autant, les études disponibles (notamment Deguines et collaborateurs, 2020, relayées par la LPO) n'ont pas démontré d'impact majeur sur les populations d'oiseaux indigènes à l'échelle régionale. Résultat : la perruche à collier ne figure pas sur la liste européenne des EEE, même si elle est inscrite sur un arrêté national au titre de l'article L411-5 du code de l'environnement. Elle reste, en termes écologiques, un néobiote établi dont le potentiel invasif fait débat. J'ai tendance à penser que la question sera tranchée dans les prochaines années, mais aujourd'hui les données ne permettent pas de conclure dans un sens ou dans l'autre.
Le cadre réglementaire : ce que le droit voit et ne voit pas#
Le règlement européen 1143/2014, applicable depuis le premier janvier 2015, constitue le socle juridique de la gestion des espèces exotiques envahissantes dans l'Union. Il a produit une première liste de préoccupation en juillet 2016 et cette liste a été élargie progressivement : de 37 espèces initiales, elle est passée à 49, puis 66, puis 88, pour atteindre 114 espèces en 2025.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que ce règlement ne traite que des EEE, c'est-à-dire des espèces qui ont déjà franchi le seuil de l'impact. Le terme « néobiote » n'a aucune existence en droit français ou européen. Seuls « espèce exotique » et « espèce exotique envahissante » disposent d'une définition légale. En conséquence, les néobiotes qui n'ont pas encore basculé vers le statut d'envahissant tombent dans un vide réglementaire : on les surveille parfois, on ne les gère presque jamais.
Le rapport IPBES de septembre 2023 a posé des chiffres qui éclairent l'ampleur du sujet : à l'échelle mondiale, environ 37 000 espèces exotiques sont identifiées, dont 3 500 constituent des menaces majeures, et les coûts associés aux EEE dépassent 423 milliards de dollars par an, un montant qui a quadruplé par décennie depuis 1970. En Europe, le programme DAISIE a recensé environ 12 100 espèces exotiques, dont un millier considérées comme envahissantes. La France métropolitaine héberge à elle seule quelque 2 400 espèces exotiques animales et végétales.
J'ai donné ces chiffres à un amphi de Master 2 l'année dernière. Un étudiant m'a posé la question qui fâche : « Si on ne surveille pas les néobiotes non invasifs, comment saura-t-on quand ils basculent ? » Bonne question. La réponse honnête, c'est qu'on ne le saura souvent qu'après coup, quand les dégâts seront visibles. Le plan national EEE 2022-2030 prévoit 38 mesures, mais aucune ne cible explicitement la surveillance des néobiotes en phase pré-invasive.
Ce que le terme change dans la façon de penser#
La distinction entre néobiote et espèce envahissante n'est pas un raffinement terminologique pour colloques spécialisés. Elle a des conséquences pratiques. Si l'on traite chaque espèce exotique comme une menace potentielle, on disperse les moyens de gestion sur des milliers de cas, dont la majorité ne posera jamais problème. Si l'on attend qu'une espèce soit formellement envahissante pour agir, on intervient trop tard : les coûts d'éradication explosent une fois qu'une population est établie et en expansion.
La tourterelle turque illustre d'ailleurs la porosité de ces catégories. Arrivée en Europe occidentale depuis les Balkans par expansion naturelle (Allemagne en 1946, Grande-Bretagne en 1955, Irlande en 1959), elle n'est pas considérée comme un néobiote au sens strict puisque son aire s'est étendue sans intervention humaine directe. Elle est pourtant « nouvelle » dans les écosystèmes où elle s'est installée, et son impact sur la tourterelle des bois, en déclin, fait l'objet de discussions.
La solution se situe probablement dans un suivi systématique des néobiotes établis, avec des indicateurs d'alerte précoce (vitesse d'expansion, densité locale, interactions avec les espèces natives) qui permettraient de déclencher une intervention avant le basculement. C'est ce que certains chercheurs appellent la « gestion adaptative des corridors écologiques », et c'est une approche qui gagne du terrain dans la littérature scientifique. Le problème reste le financement : surveiller coûte moins cher qu'éradiquer, mais c'est aussi moins spectaculaire, donc moins financé.
Sources#
- Néobiote, Wikipédia, définition, sous-catégories, seuil de 1492
- OFB, les espèces exotiques envahissantes, plan national EEE 2022-2030
- Centre de ressources EEE, définitions, terminologie officielle
- Centre de ressources EEE, chiffres clés, données France et Europe
- IPBES 2023, Invasive Alien Species Assessment, 37 000 espèces, coûts mondiaux
- Règlement UE 1143/2014, cadre juridique EEE





