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Mycena plastivora : le champignon qui mange le polystyrene

Mycena plastivora : le champignon qui mange le polystyrene

Par Philippe D.

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Philippe D.

Et si un champignon pouvait digérer nos emballages en trois jours ?

La question semble absurde, et pourtant elle mérite d'être posée sérieusement. On produit chaque année environ 400 millions de tonnes de plastique dans le monde, dont une fraction seulement est recyclée (6 % pour le polystyrène aux États-Unis, selon les données de l'EPA). Le reste finit en décharge, dans les océans, ou dans cette catégorie commode qu'on appelle "valorisation énergétique", c'est-à-dire l'incinération. Face à ce constat, l'idée qu'un organisme vivant puisse faire le travail à notre place a quelque chose d'irrésistible, presque trop beau.

C'est exactement le genre de nouvelle qui circule depuis quelques jours dans les cercles de biologie environnementale : une équipe de l'Université de São Paulo aurait identifié en Amazonie brésilienne un champignon du genre Mycena capable de décomposer le polystyrène expansé en 72 heures. L'espèce, baptisée provisoirement Mycena plastivora, ferait l'objet d'un pré-print déposé sur bioRxiv le 18 mars 2026. Les chiffres annoncés défient toute la littérature existante. Pour bien comprendre ce mécanisme, et surtout pour évaluer sa crédibilité, il faut d'abord revenir sur ce qu'on sait réellement de la dégradation biologique des plastiques.

Le polystyrène, un matériau que rien ne veut manger#

Le polystyrène est un polymère synthétique dérivé du styrène, un monomère aromatique. Sa structure chimique le rend particulièrement résistant à la dégradation : les liaisons carbone-carbone de la chaîne principale et le noyau benzénique pendant sont thermodynamiquement stables. En conditions naturelles, la dégradation complète d'un objet en polystyrène prend entre 500 et 1 000 ans selon les estimations (Chamas et al., 2020, ACS Sustainable Chemistry & Engineering). Autrement dit, un gobelet en polystyrène jeté dans les années 1960 est encore là, quelque part, probablement fragmenté en microplastiques mais chimiquement intact.

La nuance est importante ici. La fragmentation physique (par les UV, l'abrasion mécanique, les cycles de gel-dégel) produit des morceaux de plus en plus petits, mais ne rompt pas les chaînes polymériques. On obtient des microparticules de polystyrène, pas des molécules simples. La véritable biodégradation, celle qui transforme le polymère en CO2, eau et biomasse, exige des enzymes capables de rompre ces liaisons. Et pendant longtemps, on n'en connaissait aucune qui s'attaquait efficacement au polystyrène.

Pour le polyuréthane, en revanche, la situation est différente. En 2011, des étudiants de Yale encadrés par Scott Strobel, Jonathan Russell et Pria Anand en tête, ont publié dans Applied and Environmental Microbiology la découverte de Pestalotiopsis microspora, un champignon endophyte amazonien capable de dégrader le polyuréthane en conditions anaérobies. C'était une première. Le champignon utilise le polyuréthane comme seule source de carbone, ce qui signifie qu'il le métabolise réellement, pas qu'il se contente de le coloniser en surface.

Les vrais pionniers de la dégradation plastique#

Depuis la découverte de Pestalotiopsis microspora, la liste des organismes capables de s'attaquer à divers types de plastiques s'est allongée, lentement mais sûrement.

En 2016, une équipe japonaise dirigée par Shosuke Yoshida a publié dans Science la découverte d'Ideonella sakaiensis, une bactérie isolée près d'une usine de recyclage de PET à Sakai. Cette bactérie produit deux enzymes, la PETase et la MHETase, qui dépolymérisent le polyéthylène téréphtalate en ses monomères constitutifs. La dégradation complète d'un film de PET prend environ six semaines à 30 degrés, ce qui reste lent comparé aux processus industriels mais rapide à l'échelle biologique.

En 2017, Aspergillus tubingensis a été isolé dans une décharge au Pakistan, où il dégrade le polyuréthane en quelques semaines. Et puis il y a les larves de Galleria mellonella, la fausse teigne de la cire, dont les bactéries intestinales (et peut-être les enzymes salivaires, la recherche n'a pas encore tranché) dégradent le polyéthylène. J'ai présenté ce cas à des étudiants de master l'an dernier et la réaction unanime était un mélange de fascination et de scepticisme : comment des chenilles de papillon de nuit peuvent-elles faire ce que l'industrie chimique peine à accomplir ?

La mycoremédiation utilise les champignons pour dépolluer des sols contaminés. C'est un champ de recherche établi. Paul Stamets, mycologue américain que beaucoup connaissent par son TED Talk de 2008, a démontré que Pleurotus ostreatus (le pleurote en huître, qu'on trouve en supermarché) est capable de dégrader des hydrocarbures aromatiques polycycliques dans des sols contaminés. Les champignons ont un arsenal enzymatique, notamment les laccases et les peroxydases, qui leur permet de s'attaquer à des molécules xénobiotiques que la plupart des bactéries ignorent.

Concrètement, cela signifie que la biodégradation des plastiques par des organismes vivants n'est pas de la science-fiction. C'est un domaine de recherche actif, avec des résultats réels mais modestes. Les temps de dégradation se comptent en semaines ou en mois, pas en heures. Les conditions optimales sont rarement celles qu'on trouve dans la nature. Et aucun organisme connu ne s'attaque efficacement au polystyrène, le plus récalcitrant des plastiques courants.

Mycena plastivora : trop beau pour être vrai#

Revenons à notre champignon amazonien. Selon les informations qui circulent, Mycena plastivora décomposerait le polystyrène expansé en 72 heures, un temps de dégradation que personne n'a jamais mesuré, de deux à trois ordres de grandeur plus rapide que tout ce qui a été documenté pour d'autres couples organisme-plastique. Le pré-print mentionnerait une activité enzymatique inédite, combinant des laccases modifiées et une estérase jamais décrite, capable de rompre les liaisons C-C aromatiques du styrène.

Sur le papier, ça change tout. Dans la réalité, pas du tout. Plusieurs éléments auraient dû éveiller les soupçons.

Premièrement, le genre Mycena regroupe environ 500 espèces de champignons saprophytes, principalement des décomposeurs de litière forestière. Aucune espèce de Mycena n'a jamais été documentée comme capable de dégrader un polymère synthétique. Passer de la lignine au polystyrène représente un saut enzymatique considérable.

Deuxièmement, 72 heures. Pour mettre ce chiffre en perspective : Ideonella sakaiensis met six semaines pour dégrader un film de PET, et le PET est thermodynamiquement moins stable que le polystyrène. Un facteur d'accélération de l'ordre de 1 000 nécessiterait une explication mécanistique solide, pas une simple observation phénoménologique.

Troisièmement, et c'est le point décisif : le pré-print n'existe pas. L'espèce Mycena plastivora n'existe pas. La découverte n'a jamais eu lieu.

C'est un poisson d'avril.

Ce qui est vrai, et pourquoi ça compte quand même#

J'hésite toujours un peu avec ce genre d'exercice, parce que le risque est de banaliser la désinformation scientifique à une époque où elle fait déjà assez de dégâts. Mais le choix de ce canular n'est pas gratuit.

Tout ce qui précède la "découverte" fictive dans cet article est rigoureusement exact. Pestalotiopsis microspora dégrade le polyuréthane (confirmé, Yale, 2011). Ideonella sakaiensis dégrade le PET (confirmé, Science, 2016). Les larves de Galleria mellonella dégradent le polyéthylène (confirmé, multiples études depuis 2017). La mycoremédiation est une discipline établie avec des applications réelles en dépollution des sols. Le polystyrène reste effectivement l'un des plastiques les plus difficiles à biodégrader, et les taux de recyclage sont catastrophiques.

Le problème du plastique est réel. Les recherches sur sa biodégradation sont réelles. Les progrès sont lents, les obstacles techniques sont considérables, et la tentation de croire à une solution miracle, un champignon magique qui résoudrait tout en 72 heures, est exactement le genre de biais cognitif qui nous fait partager des nouvelles trop belles sans vérifier.

La prochaine fois qu'une découverte promet de résoudre un problème environnemental complexe avec une efficacité spectaculaire, vérifiez le DOI. Vérifiez que l'article existe. Vérifiez la date. Les vrais champignons qui mangent le plastique travaillent dans l'ombre, lentement, et ils méritent qu'on parle d'eux sans avoir besoin de les inventer.

(Et si vous êtes arrivé jusqu'ici sans avoir soupçonné le canular, ne vous en voulez pas. La biodiversité produit des choses tellement improbables que la frontière entre le réel et l'invraisemblable est souvent plus floue qu'on ne le pense.)

Sources#

  • Russell, Huang, Anand et al. (2011). "Biodegradation of Polyester Polyurethane by Endophytic Fungi". Applied and Environmental Microbiology, 77(17):6076-6084
  • Yoshida et al. (2016). "A bacterium that degrades and assimilates poly(ethylene terephthalate)". Science, 351(6278):1196-1199
  • Khan, Niazi, Alam (2017). "Biodegradation of polyester polyurethane by Aspergillus tubingensis". Environmental Pollution, 225:469-480
  • Bombelli, Howe, Bertocchini (2017). "Polyethylene bio-degradation by caterpillars of the wax moth Galleria mellonella". Current Biology, 27(8):R292-R293
  • Chamas et al. (2020). "Degradation Rates of Plastics in the Environment". ACS Sustainable Chemistry & Engineering, 8(9):3494-3511
  • Stamets, Paul (2005). "Mycelium Running: How Mushrooms Can Help Save the World". Ten Speed Press
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