Comment un pays qui produit environ 67 % de son électricité grâce au nucléaire peut-il affirmer maîtriser la gestion de ses déchets radioactifs alors que le principal centre de stockage de très faible activité sera saturé autour de 2028 ? La question n'est pas rhétorique. Elle structure un débat que je pose depuis des années en cours, et qui oppose deux lectures irréconciliables de la même réalité : celle d'une filière industrielle qui a prévu des solutions pour environ 90 % du volume de ses déchets, et celle d'un calendrier qui accumule les retards, les surcoûts et les impasses techniques pour le reste.
1,89 million de m3 : ce que le chiffre cache#
L'inventaire ANDRA 2026 établit le volume total des déchets radioactifs français à 1,89 million de m3 à fin 2024, avec une progression d'environ 40 000 m3 par an. Ce chiffre, souvent brandi comme un épouvantail, mérite d'être décomposé parce que l'amalgame entre catégories de déchets fausse systématiquement le débat.
Les déchets de haute activité (HA) et de moyenne activité à vie longue (MA-VL) ne représentent que 3 % du volume total, mais concentrent plus de 99 % de la radioactivité. On parle d'environ 10 000 m3 de HA et 73 000 m3 de MA-VL destinés au projet Cigéo. En face, la grande masse du volume, ce sont les déchets de très faible activité (TFA), qui proviennent essentiellement du démantèlement des installations nucléaires.
La France exploite aujourd'hui 57 réacteurs, auxquels s'ajoute l'EPR de Flamanville, qui a atteint sa pleine puissance en décembre 2025, et douze réacteurs civils définitivement arrêtés sont en cours de démantèlement. Le démantèlement complet du parc générera entre 2,1 et 2,3 millions de m3 de déchets TFA. Ce volume à venir dépasse ce qui existe déjà. Le stock n'est pas figé. C'est un flux, et il va s'accélérer.
La thèse : une filière qui a des réponses#
Je rencontre régulièrement des ingénieurs nucléaires qui défendent, avec des arguments solides, que la France dispose d'un dispositif de gestion structuré, documenté et opérationnel depuis les années 1990. Leur raisonnement tient en piliers de stockage, chacun adapté à une catégorie de déchets.
Le CSA pour les déchets FMA-VC#
Le Centre de stockage de l'Aube (CSA) accueille les déchets de faible et moyenne activité à vie courte. Sa capacité totale est de 1 000 000 m3. À fin 2024, environ 387 000 m3 y étaient stockés, soit 39 % de remplissage, avec un flux annuel de 12 000 à 13 000 m3. La saturation est projetée vers 2062. C'est le centre qui fonctionne le mieux : un horizon de plusieurs décennies, un rythme maîtrisé.
Le Cires pour les TFA#
Le Centre industriel de regroupement, d'entreposage et de stockage (Cires) gère les déchets de très faible activité. Sa capacité actuelle est de 650 000 m3, avec un taux de remplissage de 66 % à fin 2023 et un flux annuel d'environ 26 000 m3. Le projet d'extension ACACI prévoit de porter la capacité à 900 000 voire 950 000 m3. Les partisans de la filière considèrent que cette extension règle le problème à moyen terme.
Cigéo pour les HA et MA-VL#
Le projet Cigéo, à Bure dans la Meuse, prévoit le stockage géologique profond à 500 mètres dans une couche d'argile, avec une capacité de 83 000 m3. La demande d'autorisation de création a été déposée en janvier 2023. L'ASNR a rendu un avis favorable le 4 décembre 2025. L'enquête publique est prévue d'ici fin 2026, le décret d'autorisation en 2028, une phase pilote avec les premiers colis entre 2035 et 2040, et l'exploitation pleine vers 2050. L'ANDRA confirme que 50 % des déchets destinés à Cigéo sont déjà produits.
Sur le papier, ça tient. Chaque catégorie a son exutoire. Environ 90 % du volume total dispose d'une solution de gestion opérationnelle ou en cours de déploiement.
L'antithèse : des failles structurelles que personne ne résout#
Mais quand on gratte sous la surface (et j'encourage mes étudiants à toujours gratter), le tableau se fissure.
Le mur du TFA#
Le Cires, sans extension, sera saturé autour de 2028. Même avec l'extension ACACI portant la capacité à 900 000 voire 950 000 m3, le compte n'y est pas face aux 2,1 à 2,3 millions de m3 de TFA attendus du démantèlement du parc. Multipliez les volumes en jeu par un coût de stockage significatif, et vous comprenez pourquoi le sujet reste politiquement radioactif, si j'ose dire. Ce problème de saturation rappelle, dans une tout autre dimension, les enjeux de contamination des nappes par les décharges classiques : on repousse le problème jusqu'à ce que la capacité de stockage impose ses limites.
Les 6 % sans solution#
Environ 6 % du volume total correspond aux déchets de faible activité à vie longue (FA-VL), pour lesquels aucune filière de stockage définitif n'existe aujourd'hui. Un stockage à environ 20 mètres de profondeur en couche d'argile dans l'Aube est envisagé par l'ASNR, mais le projet n'est pas au stade opérationnel. Ces 6 % sont le trou dans la raquette que les défenseurs de la filière minimisent systématiquement.
Le gouffre financier de Cigéo#
C'est sur le coût que le débat devient le plus tendu. L'ANDRA a réévalué le coût de Cigéo en mai 2025 dans une fourchette de 26,1 à 37,5 milliards d'euros. L'État a retenu 33,4 milliards d'euros dans un arrêté d'avril 2026, dont 9,74 milliards pour la construction initiale. Le projet s'étale sur 151 ans à compter de 2016.
La Cour des comptes, dans un rapport de juin 2025, a émis une alerte sans ambiguïté : les ressources financières ne sont "pas garanties dans la durée". Sur un projet de 151 ans, cette phrase dit tout. Elle n'a produit qu'un entrefilet.
Sur ce point, j'ai des doutes que j'assume. Comment garantir le financement d'un projet qui survivra à plusieurs changements de régime politique, à des crises économiques qu'on ne peut pas prévoir, et à des évolutions technologiques qui pourraient rendre l'ensemble du concept obsolète ou au contraire indispensable ? La réponse honnête, c'est qu'on ne sait pas. Et dans le domaine nucléaire, "on ne sait pas" devrait interdire les certitudes.
Ce que les deux camps esquivent#
Les deux lectures que je viens d'opposer partagent un même angle mort : elles raisonnent en volume alors que le vrai problème est temporel. La radioactivité des déchets HA se mesure en centaines de milliers d'années. Le stockage géologique profond est conçu pour isoler ces matières de la biosphère sur des durées qui dépassent l'horizon de toute civilisation connue.
L'uranium appauvri (352 000 tonnes) et le plutonium séparé (73 tonnes) restent classés comme "matières valorisables" et non comme déchets, ce qui les exclut des inventaires. Si la France décidait un jour de ne plus les retraiter, ils basculeraient dans la catégorie déchets et les volumes exploseraient. Ce n'est pas de la spéculation. C'est un choix politique, et il est réversible.
La pollution diffuse des nappes souterraines nous enseigne déjà qu'une contamination invisible, étalée dans le temps, ne mobilise ni les médias ni les décideurs. Les déchets radioactifs posent le même problème, à une échelle temporelle incomparablement plus longue. Et contrairement aux contaminants émergents dont on découvre progressivement la toxicité, la dangerosité des déchets HA est parfaitement documentée. C'est la gestion sur le très long terme qui reste une inconnue.
Ce que j'en retiens#
Je ne suis ni pro- ni anti-nucléaire dans ce débat, et cette posture agace mes étudiants des deux camps. Ce que je constate, factuellement : la France produit environ 67 % de son électricité avec le nucléaire, elle a accumulé 1,89 million de m3 de déchets radioactifs, elle prévoit d'en enfouir 83 000 m3 dans un trou à 500 mètres de profondeur pour 33,4 milliards d'euros sur 151 ans, et la Cour des comptes dit que le financement n'est pas garanti. Environ 6 % du volume n'a toujours pas de solution de stockage définitif. Le centre de stockage TFA sera saturé autour de 2028 sans extension, alors que le démantèlement va générer entre 2,1 et 2,3 millions de m3 de TFA supplémentaires.
Ce n'est pas un bilan catastrophique. C'est un bilan honnête, qui montre qu'affirmer "tout est sous contrôle" relève du déni, et qu'affirmer "c'est la catastrophe" relève de la démagogie. La réalité se situe dans cet entre-deux inconfortable où les solutions existent mais où leur mise en œuvre repose sur des hypothèses de financement, de stabilité politique et de continuité technologique que personne ne peut garantir sur 151 ans.
Sources#
- ANDRA, Inventaire national des déchets radioactifs
- ASNR, La gestion des déchets radioactifs
- ASNR, Projet Cigéo
- Cour des comptes, Rapport ANDRA juin 2025
- ecologie.gouv.fr, Gestion des déchets TFA
- Environnement Magazine, Inventaire ANDRA 2026
- Connaissances des Énergies, Coût Cigéo révisé
- L'infodurable, Projet d'enfouissement 33,4 milliards
- Révolution Énergétique, Avis favorable ASNR
- ASNR, Centre de stockage de l'Aube (CSA)





