Pourquoi un hectare de mangrove vaseuse, coincé entre la terre et la mer, séquestre-t-il davantage de carbone qu'un hectare de forêt tropicale mature ? La question semble absurde. Les forêts tropicales sont denses, hautes, spectaculaires. Les mangroves pataugent dans la boue. Et pourtant, les chiffres racontent une tout autre histoire.
Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut accepter de regarder sous la surface. Littéralement.
Le carbone bleu : ce que le terme désigne exactement#
Le carbone bleu est le carbone séquestré par trois types d'écosystèmes côtiers : les mangroves, les marais salés et les herbiers marins. Le terme a été formalisé par la Blue Carbon Initiative, un programme conjoint de l'UICN, de la Commission océanographique intergouvernementale de l'UNESCO et de Conservation International.
Plusieurs points sont à retenir sur cette définition. D'abord, elle exclut le phytoplancton océanique (qui relève d'un autre cycle, celui du phytoplancton pélagique). Ensuite, elle se concentre sur des écosystèmes qui ont une caractéristique commune : ils accumulent du carbone organique dans leurs sols, parfois sur des mètres de profondeur, et le conservent pendant des millénaires. D'une part, la biomasse aérienne joue un rôle, d'autre part, c'est le sol qui constitue le réservoir principal, représentant entre 50 et 99 % du stock total, avec des profils de stockage pouvant atteindre six mètres.
C'est cette dimension souterraine qui change tout.
Pourquoi la séquestration côtière surpasse les forêts terrestres#
Voici le paradoxe qui surprend systématiquement mes étudiants quand je leur présente ces données pour la première fois (je me souviens d'un doctorant qui a littéralement relu la diapositive trois fois, convaincu d'une erreur d'unité) : les mangroves et les marais salés séquestrent entre 6 et 8 Mg CO₂e par hectare et par an. Les herbiers marins, eux, fixent environ 122 g de carbone organique par mètre carré et par an, soit un flux global estimé à 27,4 Tg C par an.
Concrètement, cela signifie que ces écosystèmes côtiers séquestrent le carbone à un rythme dix fois supérieur à celui des forêts tropicales matures, selon les données de la NOAA. La Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité avance même un facteur de dix à vingt fois supérieur par rapport aux forêts tempérées.
Comment est-ce possible ? Le mécanisme repose sur deux propriétés des sols côtiers que les sols forestiers ne partagent pas. Premièrement, les conditions anaérobies (sans oxygène) des sédiments gorgés d'eau ralentissent considérablement la décomposition de la matière organique. Dans un sol forestier bien drainé, les micro-organismes aérobies décomposent la litière en quelques années. Dans un sol de mangrove saturé d'eau salée, la matière organique s'accumule couche après couche, siècle après siècle. Deuxièmement, la sédimentation continue apporte des particules minérales qui enterrent le carbone organique toujours plus profondément, le soustrayant au contact de l'atmosphère.
Le résultat se lit dans les stocks accumulés. Les sols de mangroves (premier mètre seulement) contiennent entre 1 030 et 1 494 Mg CO₂eq par hectare. Les marais salés stockent entre 920 et 951 Mg CO₂eq par hectare. Les herbiers marins, entre 520 et 607 Mg CO₂eq par hectare. Ces chiffres représentent des siècles, voire des millénaires d'accumulation. La nuance est importante ici : la séquestration annuelle est le flux entrant, le stock est le résultat cumulé. Détruire l'écosystème, c'est libérer le stock, pas seulement perdre le flux.
L'effondrement en cours#
La superficie mondiale des mangroves était estimée à entre 13,6 et 15 millions d'hectares en 2020. Ce chiffre masque un recul d'au moins 20 % depuis 1980 selon la FAO, avec un taux de destruction actuel situé entre 0,2 et 0,7 % par an. L'aquaculture de crevettes, l'urbanisation littorale et l'agriculture sont les causes principales.
Les herbiers marins sont encore plus mal documentés. Leur superficie est estimée entre 160 000 et 600 000 km², une fourchette qui trahit à elle seule la difficulté de la cartographie sous-marine. Ce qu'on sait avec certitude, c'est que près d'un tiers de leur surface a disparu depuis la fin du XIXe siècle, avec une accélération nette depuis les années 1990.
J'avoue que cette incertitude sur les herbiers me gêne professionnellement. On parle d'un écosystème qui joue un rôle majeur dans le cycle du carbone, et on ne sait même pas à un facteur quatre près quelle surface il occupe. C'est un angle mort scientifique qui a des conséquences directes sur notre capacité à évaluer les émissions liées à leur destruction.
En mai 2024, l'UICN a publié une évaluation qui place ces chiffres dans une perspective alarmante : plus de 50 % de ces écosystèmes côtiers risquent de s'effondrer d'ici 2050. Le carbone à risque s'élève à 1,8 Gt. Pour mettre ce chiffre en perspective, c'est un stock qui, une fois libéré, ne peut pas être recapturé à l'échelle humaine, puisque sa constitution a pris des centaines à des milliers d'années.
La résilience écologique de ces milieux a ses limites. Quand un marais salé est drainé ou qu'une mangrove est rasée, le sol exposé à l'oxygène libère son carbone en quelques décennies. Le processus inverse, la reconstitution du stock, prend des siècles. L'asymétrie temporelle est le cœur du problème.
Mesurer, certifier, financer : l'état des outils#
Les référentiels existants#
Le Supplément 2013 aux Lignes directrices 2006 du GIEC (dit Wetlands Supplement) fournit les méthodologies de comptabilisation des émissions et absorptions des zones humides. C'est le cadre de référence pour les inventaires nationaux.
Côté marché volontaire, le standard Verra VM0033, publié en 2015 (version 2.1), couvre la restauration des zones humides tidales et des herbiers marins. C'est le protocole MRV (mesure, rapportage, vérification) le plus utilisé pour les projets de carbone bleu.
La réalité du marché#
Les chiffres du marché volontaire sont, pour l'instant, modestes. Moins de 7 millions de crédits carbone bleu avaient été émis en mars 2025, sur seulement 10 projets actifs parmi 94 enregistrés. Les prix oscillent autour de 25 à 29 dollars US par tonne de CO₂.
Quelques projets font figure de référence : Vida Manglar en Colombie (7 500 hectares de mangroves), Mikoko Pamoja au Kenya, ou Delta Blue Carbon au Pakistan. Mais ces projets restent l'exception. La complexité du MRV en milieu côtier (accès difficile, variabilité spatiale des stocks, coûts de monitoring élevés) freine le passage à l'échelle.
La parenthèse technique est nécessaire ici : mesurer le carbone d'un sol de mangrove n'a rien à voir avec mesurer celui d'une parcelle forestière. Il faut prélever des carottes de sédiment, souvent dans de la vase instable, analyser la densité de carbone couche par couche, extrapoler sur des surfaces hétérogènes. Chaque étape introduit de l'incertitude, et les coûts s'accumulent.
Ce que ces écosystèmes protègent au-delà du carbone#
Les services écosystémiques des milieux côtiers ne se limitent pas à la séquestration. Les mangroves protègent les côtes contre les tempêtes et l'érosion. Les herbiers marins sont des nurseries pour des centaines d'espèces de poissons. Les marais salés filtrent les polluants. Les zones humides côtières, dans leur ensemble, sont des infrastructures naturelles dont la valeur économique dépasse largement celle des crédits carbone.
Mais cette multifonctionnalité, paradoxalement, complique le financement. Un crédit carbone rémunère une tonne de CO₂ évitée ou séquestrée. Il ne rémunère pas la protection côtière, la biodiversité marine ou la filtration de l'eau. Le carbone bleu est donc sous-évalué par construction, puisque le marché ne capture qu'une fraction de sa valeur réelle.
Ce qu'il faut retenir#
Le carbone bleu n'est pas un concept abstrait. C'est un mécanisme biogéochimique concret, mesurable, dont l'efficacité par unité de surface dépasse celle des forêts terrestres d'un ordre de grandeur. Les sols côtiers accumulent du carbone depuis des millénaires dans des conditions anaérobies qui empêchent sa décomposition. Détruire ces écosystèmes, c'est ouvrir un coffre-fort de carbone ancien.
Les outils de mesure et de certification existent (Supplément GIEC 2013, Verra VM0033). Le marché est naissant. Mais le rythme de destruction dépasse, pour l'instant, largement celui de la restauration et de la protection. Avec plus de 50 % des écosystèmes côtiers menacés d'effondrement d'ici 2050 et 1,8 Gt de carbone à risque, la question n'est plus de savoir si le carbone bleu mérite l'attention. C'est de savoir si nous réagirons assez vite pour préserver des stocks que la nature a mis des millénaires à constituer.
Sources#
- Blue Carbon Initiative (UICN / COI-UNESCO / Conservation International)
- UICN - Blue Carbon Issues Brief (mai 2024)
- NOAA - Blue Carbon
- Verra VM0033 - Methodology for Tidal Wetland and Seagrass Restoration (v2.1)
- GIEC - 2013 Supplement to the 2006 Guidelines: Wetlands
- Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB) - Carbone bleu





