Quand je demande à mes étudiants en M2 d'aménagement de me dessiner la carte de leur département de résidence, ils tracent presque tous les mêmes contours administratifs : un trait pour la préfecture, un autre pour les limites, un troisième pour les sous-préfectures. Quasi personne ne pense à esquisser la crête de partage des eaux qui sépare les bassins, la ligne de rupture pédologique qui marque le passage du calcaire au granite, ou la limite altitudinale du hêtre. Cette amnésie cartographique a un nom : on l'appelle, depuis les années 1970, le déficit de conscience biorégionale. La question paraît théorique, elle ne l'est pas. Elle conditionne notre capacité à planifier l'eau, le sol, la biodiversité et la sobriété foncière à l'échelle qui leur convient.
La biorégion n'est ni une nouvelle catégorie juridique, ni une lubie d'écologistes radicaux. Le concept, forgé en Californie par Peter Berg et Raymond Dasmann en 1977, propose une lecture du territoire fondée sur les caractères naturels : limites hydrographiques, types de sols, climats régionaux, végétations dominantes, faunes associées. Quarante-cinq ans plus tard, l'idée infuse les outils français d'aménagement, du SCoT bioclimatique de l'aire métropolitaine bordelaise approuvé en décembre 2025 jusqu'aux comités de bassin créés par la loi sur l'eau de 1964. Cet article reprend la définition originelle, expose la centralité du bassin versant comme unité de référence, détaille les outils cartographiques disponibles en France, et confronte la théorie à ses applications opérationnelles.
Définition : ce que Peter Berg et Raymond Dasmann ont posé en 1977#
Le terme biorégion a été stabilisé dans un article fondateur, Reinhabiting California, publié en 1977 par l'écologue Raymond Dasmann (1919-2002), ancien conseiller de l'UICN, et l'écrivain-activiste Peter Berg (1937-2011), cofondateur en 1973 de la Planet Drum Foundation à San Francisco. Leur définition tient en deux propositions complémentaires.
Première proposition : une biorégion se définit par des frontières naturelles, pas administratives. Bassin versant, ligne de partage des eaux, étage bioclimatique, ensemble pédologique, communauté végétale dominante : ce sont les marqueurs concrets qui dessinent le contour. Une biorégion peut chevaucher plusieurs départements, plusieurs régions, plusieurs États fédérés. Inversement, un même département peut contenir trois biorégions distinctes si sa géographie est contrastée.
Seconde proposition : la biorégion est aussi un terrain de conscience. Berg et Dasmann insistent sur cette dimension culturelle dès l'article de 1977, et Berg reprend la formule dans ses textes ultérieurs : une biorégion désigne « à la fois un terrain géographique et un terrain de conscience, le lieu et les idées qui se sont développées sur la manière d'habiter ce lieu ». L'humain n'est pas externe au système : il habite la biorégion, il en est une composante, son mode d'occupation des sols la transforme.
Cette double définition (objective et subjective) distingue la biorégion d'une simple écorégion biogéographique. Une écorégion est un découpage scientifique, validé par des relevés de terrain. Une biorégion ajoute une dimension politique et habitante : on y vit, on y mange, on y boit, on y prélève, et la qualité de cet habiter conditionne la santé du système.
Le mouvement biorégionaliste qui s'est structuré autour de Berg et Dasmann a essaimé via la Planet Drum Foundation, puis par la publication en 1985 de Dwellers in the Land. The Bioregional Vision par Kirkpatrick Sale (Sierra Club Books). Sale a généralisé la proposition : organiser des communautés à l'échelle d'unités écologiques cohérentes, fondées sur la responsabilité communale envers les terres et les eaux. La biorégion de Cascadia (cours d'eau du Columbia, Fraser, Snake, Klamath, soit environ 75 écorégions de l'Alaska à la Californie du Nord) reste l'exemple emblématique et le terrain d'expérimentation le plus documenté.
Le bassin versant comme unité naturelle de référence#
Si une seule entité biophysique doit servir de socle à la lecture biorégionale, c'est le bassin versant. La raison est physique avant d'être idéologique : tout point de la terre appartient à un bassin de réception, défini par les lignes de crête qui orientent l'écoulement gravitaire des eaux. Ce découpage est objectif, mesurable, indépendant des frontières politiques.
En France, cette logique est inscrite dans le droit depuis longtemps. La loi du 16 décembre 1964 sur le régime et la répartition des eaux a créé six agences de bassin (renommées agences de l'eau en 1992), qui couvrent les sept grands bassins hydrographiques métropolitains : Adour-Garonne, Artois-Picardie, Loire-Bretagne, Rhin-Meuse, Rhône-Méditerranée, Corse, Seine-Normandie. La loi du 3 janvier 1992 a consolidé ce maillage en consacrant l'eau « patrimoine commun de la Nation » et en imposant pour chaque bassin l'élaboration d'un schéma directeur d'aménagement et de gestion des eaux (SDAGE), document opposable révisé tous les six ans.
À l'échelle plus fine, le SAGE (schéma d'aménagement et de gestion des eaux) couvre un sous-bassin versant cohérent, souvent à cheval sur plusieurs intercommunalités. La commission locale de l'eau (CLE) qui le rédige réunit élus, usagers et services de l'État dans un format de gouvernance qui préfigure ce que les biorégionalistes appellent depuis 1977 le « gouvernement à l'échelle biorégionale ».
L'intérêt pratique de cette unité tient à sa cohérence fonctionnelle. Un polluant déversé en amont contamine l'aval. Un prélèvement excessif en tête de bassin assèche les zones humides et les nappes phréatiques en aval. Un boisement de berge en moyenne vallée filtre les nitrates qui auraient pollué l'estuaire. Penser en bassin versant, ce n'est pas faire de la poésie ; c'est admettre que le territoire fonctionnel de l'eau ne s'arrête pas au panneau de sortie d'agglomération.
Le bassin versant ne couvre toutefois pas l'intégralité du fait biorégional. Pour rendre compte de la biodiversité, il faut superposer d'autres couches : les étages bioclimatiques, les types de sols, les réservoirs de biodiversité. Le corridor écologique ne suit pas toujours la rivière, certaines espèces traversent les lignes de partage des eaux. Le bassin versant reste la trame de fond, à laquelle s'ajoutent d'autres logiques.
La cartographie biorégionale : outils et limites en France#
Cartographier une biorégion suppose de superposer plusieurs jeux de données. Trois sources structurent l'exercice en France.
L'Institut national de l'information géographique et forestière (IGN) fournit les couches socles : relief, hydrographie, occupation du sol via la base OCS GE et la base Carto, photographies aériennes BD Ortho, modèle numérique de terrain RGE Alti. Ces couches sont gratuites depuis le 1er janvier 2021 sur le Géoportail et via le site géoservices.
L'Inventaire national du patrimoine naturel (INPN), géré par le Muséum national d'histoire naturelle et l'OFB, héberge les zonages biologiques. Les ZNIEFF de type I (zones d'intérêt biologique fort, surfaces réduites) et de type II (grands ensembles naturels riches, peu modifiés) couvrent presque 15 000 zones en métropole, dont 12 915 de type I et 1 921 de type II selon les chiffres communiqués par l'INPN. Le réseau Natura 2000 ajoute deux strates : les zones spéciales de conservation (ZSC) au titre de la directive Habitats, et les zones de protection spéciale (ZPS) au titre de la directive Oiseaux. Ces données sont téléchargeables au format SIG et accessibles via webservices.
Note de terrain utile : l'INPN reste indisponible en consultation directe depuis la cyberattaque qui a touché le Muséum à l'été 2025. Les données cartographiques transitent désormais par la plateforme PatriNat. Pour les chargés d'études qui s'appuient sur l'INPN au quotidien, le contournement est documenté mais introduit une friction qu'il faut anticiper dans les calendriers de production.
L'Office français de la biodiversité (OFB), créé le 1er janvier 2020 par fusion de l'AFB et de l'ONCFS, agrège les données de suivi de la faune et de la flore (Open Obs), les périmètres d'aires protégées et les indicateurs de qualité des milieux aquatiques. À cela s'ajoutent les bases régionales : conservatoires botaniques nationaux pour la flore, atlas des oiseaux nicheurs portés par la LPO, atlas des mammifères de la Société française pour l'étude et la protection des mammifères.
Reste la question méthodologique : comment passer d'un empilement de couches à une biorégion ? Doug Aberley, urbaniste canadien, a posé les bases de la cartographie biorégionale dans Boundaries of Home. Mapping for Local Empowerment (1993). Sa thèse : la carte est un langage que les communautés ont confié à des experts, le travail biorégional consiste à le réapproprier. Cinq principes structurent sa méthode : la carte est produite par et pour la communauté, elle combine connaissances scientifiques et savoirs vernaculaires à égalité, elle traite biophysique et culturel sans hiérarchie, elle raconte une histoire spatiale et narrative, elle accompagne un processus de décision collective.
En France, cette pratique reste émergente. Les ateliers cartographiques participatifs animés par des collectifs (Atelier Approches !, le Laboratoire de l'Anthropocène à l'EHESS, le pôle territoires de l'École urbaine de Sciences Po) commencent à diffuser la méthode, mais l'intégration aux documents d'urbanisme officiels demeure expérimentale.
L'apport théorique français : Magnaghi, Rollot, Latour, Morizot#
Le détour intellectuel n'est pas un luxe. Sans armature conceptuelle, la biorégion reste un mot-valise qui sert à tout et à rien. Quatre auteurs balisent le champ francophone.
Alberto Magnaghi (né en 1941, architecte et urbaniste italien, professeur émérite à l'université de Florence, fondateur de la Société des territorialistes) a publié Le projet local en italien en 2000, traduit en français chez Mardaga en 2003. Son école territorialiste défend depuis les années 1970 une conception de la biorégion urbaine : retour au territoire comme bien commun, reterritorialisation des productions, conscience de lieu, autogouvernement territorial. L'approche refuse de hiérarchiser entre nature et humain. Elle cherche à composer de nouveaux environnements de cohabitation. La biorégion urbaine, pour Magnaghi, n'oppose pas la ville à la campagne : elle réintègre les flux d'eau, d'énergie, d'alimentation, de matériaux dans un périmètre fonctionnel cohérent, à l'opposé du modèle métropolitain qui dépend de chaînes d'approvisionnement planétaires.
Mathias Rollot, architecte et philosophe français, a importé activement la pensée biorégionaliste en France. Il a traduit Dwellers in the Land de Kirkpatrick Sale et publié Les Territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste chez F. Bourin en 2018 (réédité chez Wildproject en 2023). Sa thèse : il n'existe pas de comportement écologique universel, l'enjeu consiste à trouver une échelle d'action pertinente en s'ajustant aux particularités naturelles de chaque territoire. L'application aux pratiques architecturales est explicite : matériaux locaux, savoir-faire situés, climats régionaux comme paramètre de conception. Rollot a aussi signé en 2018 « L'hypothèse biorégionale, éléments pour une architecture vivante et située » dans Métropolitiques, texte de référence pour les écoles d'architecture françaises.
Bruno Latour (1947-2022) n'a pas écrit explicitement sur la biorégion, mais sa réflexion sur la « zone critique » dans Où atterrir ? (La Découverte, 2017) et Mémo sur la nouvelle classe écologique (avec Nikolaj Schultz, 2022) recoupe l'intuition biorégionaliste. La zone critique désigne le mince film de quelques kilomètres d'épaisseur où s'imbriquent biosphère, activités humaines, ressources et pollutions. C'est l'unique zone où nous vivons réellement, et elle réclame des réponses politiques territorialisées. Le projet des « cahiers de doléances » initié au Centre Pompidou en 2018 a explicitement visé à inventorier ce dont chaque territoire dépend pour subsister. Latour qualifiait cet exercice de « reterritorialisation des questions politiques ». La proximité conceptuelle avec Berg et Dasmann saute aux yeux, même si Latour n'employait pas le mot biorégion.
Baptiste Morizot, philosophe à Aix-Marseille Université, complète le tableau dans Manières d'être vivant (Actes Sud, 2020). Sa philosophie de terrain, ancrée dans le pistage du loup et l'observation naturaliste, défend une « diplomatie des interdépendances » entre les vivants. Habiter, selon Morizot, c'est toujours cohabiter : l'habitat d'un être tisse celui des autres. Cette approche fournit un cadre éthique à la pratique biorégionale, en sortant de l'opposition stérile entre conservation stricte et exploitation utilitaire.
Ce socle théorique converge avec ce que les bioregionalistes nord-américains formulaient dès les années 1970. Il a l'avantage d'avoir été pensé dans le contexte juridique et politique français, ce qui en facilite la traduction opérationnelle.
Application territoriale : le SCoT bioclimatique de Bordeaux#
L'illustration la plus récente et la plus aboutie de l'inflexion biorégionale dans le droit français de l'urbanisme se trouve dans le SCoT bioclimatique de l'aire métropolitaine bordelaise. Porté par le Sysdau (syndicat mixte du SCoT), il a été approuvé le 11 décembre 2025 et est devenu opposable le 21 février 2026. C'est le premier SCoT bioclimatique en France, à ma connaissance.
La structure documentaire compte un PADD (projet d'aménagement et de développement durables) décliné en quatre ambitions, vingt principes et quatre-vingt-dix mesures. L'objectif quantitatif phare : réduire de 50 % la consommation d'espaces naturels, agricoles et forestiers d'ici 2040-2050 par rapport à la décennie écoulée. La cible est déclinée commune par commune et opposable aux PLU.
Plusieurs ingrédients biorégionaux sont identifiables dans la méthode du Sysdau. Le territoire de référence n'est pas la commune ni le département : c'est l'aire métropolitaine, périmètre cohérent au regard des flux quotidiens et de la géographie hydrographique (estuaire de la Gironde, vallées de la Garonne et de la Dordogne). Le diagnostic environnemental intègre explicitement les bassins versants, les zones humides, les corridors écologiques de la Trame verte et bleue, les sols agricoles à fort potentiel agronomique. Le PADD parle de « territoire vivant », formulation qui n'est pas sans rappeler le vocabulaire de Rollot.
Reste à voir, sur la décennie à venir, ce que produira la mise en œuvre. Le SCoT engage les PLU à respecter ses orientations, mais l'expérience des SCoT précédents montre que la traduction parcellaire reste largement tributaire des arbitrages locaux. Le test décisif sera la capacité des élus à refuser des projets d'extension périphérique au nom du SCoT, et la capacité du juge administratif à censurer les PLU non conformes.
D'autres dispositifs français préparent depuis longtemps le terrain biorégional sans en porter le nom. Les espaces naturels sensibles (ENS), compétence départementale créée par la loi du 18 juillet 1985, permettent au département d'instaurer un droit de préemption et de mobiliser une part de la taxe d'aménagement pour acquérir, gérer et ouvrir au public des espaces à fort enjeu écologique. C'est une boîte à outils foncière directement compatible avec une stratégie biorégionale, sous-utilisée par certains conseils départementaux et exploitée à fond par d'autres (Isère, Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis).
Les parcs naturels régionaux, créés par décret du 1er mars 1967, fonctionnent depuis cinquante ans selon une logique de charte territoriale élaborée à l'échelle d'un ensemble paysager cohérent. C'est typiquement un format biorégional sans le label, fondé sur la conscience de lieu et la gouvernance partagée. Les 58 parcs naturels régionaux couvrent 17 % du territoire métropolitain en 2025 et offrent un laboratoire d'expérimentation considérable.
Limites, critiques et points à clarifier#
La biorégion soulève des objections sérieuses qu'il faut nommer.
Première limite : le risque du localisme replié. Si chaque biorégion se pense en autarcie, on dissout les solidarités nationales et l'on oublie que certains défis (climat, biodiversité globale, justice fiscale) exigent des cadres beaucoup plus larges. Magnaghi répond à cette objection : son projet local n'est pas un localisme mais un faisceau de solidarités inter-locales, fondé sur des connexions souples et non hiérarchiques. Reste à le démontrer en pratique. La tentation du repli existe, et les chartes de parcs naturels régionaux n'y ont pas toujours résisté quand l'enjeu était de maintenir une activité économique locale au prix d'une externalité environnementale.
Deuxième limite : l'ambiguïté de la définition. Si chacun trace ses propres frontières biorégionales selon ses critères (hydrographiques pour les uns, pédologiques pour d'autres, culturels pour les troisièmes), on retombe sur le découpage arbitraire que la biorégion prétendait dépasser. Les ateliers participatifs de cartographie produisent souvent des résultats hétérogènes, et la juxtaposition de ces résultats ne crée pas mécaniquement une carte commune.
Troisième limite : l'écart entre la richesse conceptuelle et la maigreur des résultats opérationnels. Quarante-cinq ans après l'article fondateur de Berg et Dasmann, hors quelques exemples californiens et cascadiens, peu de territoires se sont vraiment réorganisés selon une logique biorégionale assumée. En France, le SCoT bordelais est encore une exception. La biorégion reste, dans la plupart des cas, une grille de lecture analytique plutôt qu'un cadre normatif effectif.
Quatrième limite : la difficulté à articuler biorégion et droit positif. Le droit français de l'urbanisme est verrouillé par le couple commune-EPCI pour les PLU, par les SCoT pour les périmètres intercommunaux, par les Sraddet pour les régions. Insérer une logique biorégionale suppose soit de plier ces outils existants (option Sysdau), soit de créer un échelon supplémentaire, ce qui suscite l'hostilité des élus locaux et complexifie une architecture déjà touffue.
Cinquième limite, plus discrète mais structurante : la donnée elle-même. La cartographie biorégionale dépend de la qualité et de la fraîcheur des couches SIG disponibles. Or les inventaires ZNIEFF n'ont pas tous été révisés depuis vingt ans dans certaines régions, les périmètres Natura 2000 ne couvrent pas toutes les espèces, l'OCS GE de l'IGN ne descend pas partout au même niveau de précision. Avant d'argumenter biorégional, il faut auditer la source. C'est une rigueur méthodologique que je rappelle systématiquement aux étudiants tentés par les jolies cartes thématiques sorties d'un seul clic.
Ce que la biorégion change concrètement pour un projet d'aménagement#
Pour un porteur de projet (collectivité, bailleur social, aménageur privé), la prise en compte biorégionale ne se résume pas à coller une couche supplémentaire sur la cartographie réglementaire. Elle modifie la séquence même du projet.
En amont, le diagnostic territorial commence par l'identification du bassin versant principal et secondaire, des continuités écologiques inventoriées dans le schéma régional de cohérence écologique (SRCE devenu Sraddet depuis 2015), des sols agronomiques (cartographie INRAE des aptitudes culturales), et de la trame paysagère héritée. L'erreur classique consiste à plaquer le projet sur une parcelle puis à étudier l'environnement en aval. La logique biorégionale inverse l'ordre : on caractérise le système, puis on insère le projet là où le système peut l'absorber sans dégradation.
En phase de conception, les matériaux et les ressources sont qualifiés par leur empreinte territoriale. Bois local de la filière régionale, terre crue prélevée à moins de cinquante kilomètres, pierre des carrières locales, eau de pluie réutilisée à la parcelle. Cette logique n'est pas systématiquement plus chère ; elle est presque toujours moins fragile face aux ruptures d'approvisionnement mondialisé, comme les chantiers de 2021-2022 l'ont rappelé.
En phase d'exploitation, le suivi des indicateurs reste calé sur le périmètre biorégional : qualité des eaux à l'aval du bassin, évolution des populations d'espèces sentinelles, état des sols agricoles environnants, taux d'autonomie alimentaire de l'aire urbaine. Ces indicateurs sortent du cadre habituel des reportings extra-financiers, qui se contentent souvent de bilans carbone à l'échelle de la parcelle.
L'enjeu, pour la décennie 2025-2035, n'est pas de remplacer le droit de l'urbanisme par un nouveau droit biorégional. Il est plus modestement d'intégrer une grille de lecture biorégionale aux outils existants : SCoT, PLUi, PADD, OAP, études d'impact, évaluations environnementales. Le SCoT bordelais montre que c'est techniquement faisable. Reste à observer si la démarche se généralise ou reste un cas isolé.
Sources#
- Bioregionalism, Wikipedia (en)
- Bioregion, Wikipedia (en)
- History of Bioregionalism, Department of Bioregion
- Peter Berg & Raymond Dasmann, Reinhabiting California (1977), Planet Drum Foundation
- Cascadia (bioregion), Wikipedia (en)
- Kirkpatrick Sale, Dwellers in the Land: The Bioregional Vision (1985), Sierra Club Books / Univ. Georgia Press
- Mathias Rollot, Les Territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste, Éditions Wildproject
- Mathias Rollot, L'hypothèse biorégionale, Métropolitiques
- Alberto Magnaghi, Le projet local (Mardaga, 2003), fiche Persée
- Alberto Magnaghi, de la ville-usine au genius loci, Métropolitiques
- Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique (La Découverte, 2017)
- Baptiste Morizot, Manières d'être vivant (Actes Sud, 2020)
- Loi n° 92-3 du 3 janvier 1992 sur l'eau, Légifrance
- Gestion de l'eau en France, Ministère de la Transition écologique
- 1964 / 2024 : les grandes étapes de la loi sur l'eau, Les agences de l'eau
- Données ZNIEFF, INPN / MNHN
- Données Natura 2000, INPN / MNHN
- SCoT bioclimatique approuvé, Sysdau
- Espace naturel sensible (ENS), Cerema, Outils de l'aménagement
- Doug Aberley, Boundaries of Home: Mapping for Local Empowerment (New Society Publishers, 1993)





