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Solastalgie : définition et impacts psychologiques

Par Philippe D.

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Philippe D.

On parle beaucoup d'éco-anxiété. Mais il existe un concept plus précis, plus incarné, pour désigner la souffrance de ceux qui voient leur lieu de vie se dégrader sous leurs yeux : la solastalgie. Forgé en 2003 par le philosophe australien Glenn Albrecht, ce néologisme nomme une détresse que des millions de personnes ressentent déjà, sans toujours pouvoir la formuler. Décryptage d'un mot devenu central en psychologie environnementale. La solastalgie est une forme de deuil qu'on ne peut pas explorer jusqu'au bout, parce qu'on ne peut pas quitter ce qu'on perd. C'est la pire forme de chagrin : rester en place et voir disparaître ce qu'on aime.

Définition : qu'est-ce que la solastalgie ?#

La solastalgie est la détresse psychologique provoquée par la dégradation ou la destruction de son environnement familier, alors même que l'on continue d'y vivre. C'est une forme de mal du pays sans avoir quitté chez soi : le paysage change, les repères disparaissent, et avec eux le sentiment d'appartenance.

Le terme est un néologisme construit à partir du latin solacium (réconfort, consolation) et du grec -algia (douleur). Glenn Albrecht le définit comme « la douleur ou la détresse causée par la perte ou l'absence de réconfort et le sentiment de désolation lié à l'état actuel de son environnement ».

Ce n'est pas un trouble psychiatrique répertorié dans les classifications médicales (DSM-5 ou CIM-11). C'est un concept de psychologie environnementale qui vise à nommer une expérience émotionnelle collective, de plus en plus répandue dans un monde où les bouleversements écologiques s'accélèrent.

Origine du concept : la Hunter Valley#

Le contexte australien#

Glenn Albrecht est philosophe de l'environnement à l'université de Newcastle (Nouvelle-Galles-du-Sud, Australie). Au début des années 2000, il étudie les communautés rurales de la Hunter Valley, une région viticole et agricole du sud-est de l'Australie.

La Hunter Valley subit à cette époque une double agression : l'expansion massive des mines de charbon à ciel ouvert, qui défigurent le paysage, et une série de sécheresses liées au changement climatique. Les habitants décrivent un sentiment diffus de tristesse, d'impuissance et de perte d'identité. Leur terre est toujours là, mais elle ne ressemble plus à ce qu'ils connaissaient.

La publication fondatrice#

En 2005, Albrecht publie son article fondateur dans la revue Philosophy, Activism, Nature (vol. 3) : « Solastalgia: a new concept in human health and identity ». Il y décrit la solastalgie comme le pendant contemporain de la nostalgie, mais inversé. Là où la nostalgie est la douleur de l'éloignement d'un lieu aimé, la solastalgie est la douleur de la transformation d'un lieu aimé, sans l'avoir quitté.

L'article est repris, commenté, traduit. En 2007, Albrecht publie une version plus développée dans Australasian Psychiatry, qui devient la référence académique la plus citée.

Solastalgie, nostalgie, éco-anxiété : les différences#

Ces trois termes sont souvent confondus dans le débat public. Ils décrivent pourtant des expériences distinctes.

Solastalgie vs nostalgie#

La nostalgie et la solastalgie, bien que proches étymologiquement, décrivent des expériences radicalement différentes. La nostalgie surgit quand on a quitté un lieu aimé, tournée vers le passé et causée par l'éloignement géographique—le remède est possible via un retour. La solastalgie, au contraire, désigne une situation où on demeure sur place mais le lieu s'est transformé, une expérience ancrée dans le présent et causée par la dégradation environnementale—aucun retour ne pourra restaurer l'original disparu.

La formule résumant cette distinction : « La nostalgie, c'est le pays qu'on quitte. La solastalgie, c'est le pays qui nous quitte. »

Solastalgie vs éco-anxiété#

L'éco-anxiété est une inquiétude diffuse face aux menaces environnementales globales (réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité, montée des eaux). Elle est tournée vers l'avenir et concerne la planète dans son ensemble.

La solastalgie est plus localisée et plus concrète. Elle naît de l'expérience vécue d'une dégradation spécifique : la mine qui avance, la rivière qui s'assèche, le littoral qui recule, la forêt qui brûle. Elle est ancrée dans un lieu, un paysage, une mémoire sensorielle.

Les deux peuvent coexister chez une même personne. Mais la solastalgie a une composante identitaire plus forte : elle touche au lien d'attachement entre un individu et son territoire.

Les manifestations psychologiques#

Les études menées par Albrecht et ses collaborateurs ont identifié dans la Hunter Valley et les régions sèches plusieurs manifestations récurrentes de la solastalgie.

La tristesse chronique liée à la perte de repères paysagers. Un sentiment d'impuissance face à des processus perçus comme incontrôlables. L'anxiété et l'irritabilité, accentuées par l'incertitude sur l'avenir du lieu de vie. Des troubles du sommeil et perte d'appétit dans les phases aiguës.

Chez les personnes dont l'identité est fortement liée au territoire (agriculteurs, pêcheurs, éleveurs), c'est une perte d'identité directe. Et pour tous, une forme de deuil écologique : un processus de deuil sans mort humaine, mais avec disparition d'un environnement vivant.

Connor et al. (2017) ont montré que les populations rurales australiennes exposées à la sécheresse prolongée présentaient des niveaux de détresse significativement plus élevés que les populations urbaines, même après ajustement des facteurs socio-économiques. C'est un résultat qui fait sens, mais qui reste insuffisamment documenté globalement.

Populations les plus affectées#

La solastalgie n'est pas réservée aux écologistes militants mais touche d'abord les personnes dont le quotidien dépend directement de l'environnement.

Les agriculteurs et éleveurs figurent en première ligne. Sécheresses, inondations, dégradation des sols, perte de rendements—ils vivent simultanément la transformation de leur outil de travail et de leur cadre de vie. En Australie, les taux de suicide dans les communautés agricoles touchées par la sécheresse dépassent nettement la moyenne nationale.

Les populations côtières et insulaires subissent l'érosion côtière, la montée des eaux et la destruction des récifs coralliens. Les habitants du Pacifique Sud (Tuvalu, Kiribati) vivent une solastalgie extrême : leur territoire disparaît physiquement.

Les communautés autochtones maintiennent des liens spirituels et culturels profonds avec leur territoire. La dégradation environnementale détruit bien plus qu'un paysage—elle anéantit un patrimoine immatériel, des pratiques ancestrales et un système de sens. Les Inuits du Grand Nord, confrontés à la fonte du permafrost et à la disparition de la banquise, sont parmi les populations les plus documentées sous cet angle.

Les habitants des zones sinistrées—régions minières, territoires touchés par des catastrophes industrielles (Lubrizol, AZF), zones dévastées par des incendies récurrents (Californie, Portugal, Grèce)—connaissent la solastalgie partout où le paysage familier est brutalement altéré.

Un concept qui gagne le monde académique#

Depuis la publication d'Albrecht, le concept de solastalgie a été repris dans de nombreuses disciplines :

La psychologie clinique intègre maintenant la solastalgie dans les modèles de détresse environnementale. En santé publique, l'OMS reconnaît depuis 2022 l'impact du changement climatique sur la santé mentale et cite explicitement la solastalgie dans son rapport Mental Health and Climate Change: Policy Brief. Les géographes humains étudient l'attachement au lieu (place attachment) et la perte de sens territorial comme des manifestations concrètes de ce phénomène. En philosophie environnementale, Albrecht a élargi son travail dans Earth Emotions (2019), où il propose un lexique complet des émotions liées à la Terre, dont la solastalgie forme la pièce maîtresse.

Le terme est désormais utilisé dans la littérature francophone, notamment par les chercheurs du CNRS et de l'INSERM travaillant sur les liens entre santé mentale et environnement.

Réponses thérapeutiques et sociales#

Il n'existe pas de traitement médical de la solastalgie. Les réponses sont plutôt d'ordre psychosocial et collectif.

À l'échelle individuelle#

La reconnexion à la nature se révèle efficace : les études montrent que le contact régulier avec des espaces naturels préservés atténue les symptômes de détresse environnementale. Les groupes de parole permettent de partager l'expérience de la perte écologique avec d'autres personnes touchées, réduisant le sentiment d'isolement. L'engagement écologique enfin, par l'action concrète (restauration de milieux, plantation, mobilisation citoyenne), agit comme un antidote au sentiment d'impuissance.

À l'échelle collective#

À l'échelle collective, la restauration écologique reprend du terrain : les projets de revégétalisation, de dépollution et de restauration de cours d'eau permettent de recréer un environnement familier, au moins partiellement. La justice environnementale progresse aussi, en reconnaissant juridiquement le préjudice écologique et en donnant un cadre de réparation aux communautés touchées. Enfin, les politiques d'adaptation au changement climatique intègrent de plus en plus la dimension psychosociale dans leur conception.

Un mot pour un mal d'époque#

La solastalgie n'est pas une mode intellectuelle. C'est la mise en mots d'une souffrance que le vocabulaire classique de la psychologie ne parvenait pas à saisir. Dans un monde où les sécheresses, les méga-feux, la déforestation et la pollution transforment les paysages à une vitesse sans précédent, cette détresse est appelée à se généraliser.

Le concept d'Albrecht rappelle une évidence souvent oubliée : la santé mentale humaine est indissociable de la santé des écosystèmes. L'effondrement écologique n'est pas seulement une affaire de tonnes de CO2 ou de stress hydrique, c'est aussi une crise de l'attachement, de l'identité et du sens.

Nommer cette souffrance est le premier pas pour la prendre en charge. Et pour agir sur ses causes.

Sources#

  • Albrecht, G. et al. (2007). « Solastalgia: the distress caused by environmental change ». Australasian Psychiatry, 15(sup1), S95-S98. PubMed
  • OMS (2022). Mental Health and Climate Change: Policy Brief. Organisation mondiale de la santé.
  • Albrecht, G. (2019). Earth Emotions: New Words for a New World. Cornell University Press.
  • Connor, L. et al. (2004). « Environmental change and human health in Upper Hunter communities of New South Wales, Australia ». EcoHealth, 1(sup2), 47-58.
  • Cairn.info, Psychologie environnementale : 100 notions clés, notice « Solastalgie ». Cairn
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