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Intrusion saline : quand la mer empoisonne nos nappes

Par Philippe D.

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Philippe D.

Un forage d'eau potable fonctionne pendant vingt ans sans problème. Puis un jour, l'eau devient saumâtre. Le captage est condamné, la commune doit se raccorder à un réseau distant, les coûts explosent. Ce scénario se répète sur tout le littoral français, de la Camargue aux Flandres en passant par la Guadeloupe. Le responsable est invisible : un coin d'eau de mer qui progresse sous terre, centimètre par centimètre, et finit par contaminer des réserves d'eau douce dont personne ne soupçonnait la fragilité.

L'intrusion saline est un phénomène hydrogéologique qui touche les aquifères côtiers du monde entier. En France, il concerne directement des millions de personnes. Et avec la montée du niveau des mers, il va s'aggraver.

Le biseau salé : un équilibre fragile entre deux masses d'eau#

Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut partir d'un principe physique simple. L'eau de mer est plus dense que l'eau douce (environ 1 025 kg/m³ contre 1 000 kg/m³) à cause des sels dissous qu'elle contient, principalement le chlorure de sodium. Sur le littoral, ces deux masses d'eau coexistent dans le sous-sol. L'eau douce, plus légère, « flotte » au-dessus de l'eau salée.

Cette interface prend la forme d'un coin, le biseau salé (ou coin salé), qui pénètre sous le continent. En conditions naturelles, la pression exercée par l'eau douce de la nappe repousse l'eau salée vers la mer. Un équilibre se maintient. La relation de Ghyben-Herzberg, formulée au XIXe siècle, permet de la quantifier : pour chaque mètre d'eau douce au-dessus du niveau de la mer, l'interface eau douce/eau salée se situe à environ 40 mètres sous le niveau de la mer. Dit autrement, un abaissement d'un mètre du niveau piézométrique provoque une remontée de 40 mètres du biseau salé. C'est un rapport de 1 à 40.

J'ai enseigné ce ratio pendant des années comme une curiosité mathématique. La première fois qu'un étudiant m'a demandé « mais alors, les pompages qui abaissent la nappe de 2 mètres, ça veut dire 80 mètres de biseau salé en plus ? », j'ai réalisé que la théorie était violente une fois traduite en chiffres concrets.

Toute action qui fait baisser le niveau de la nappe côtière, qu'il s'agisse d'un pompage excessif ou d'un déficit de recharge lié à la sécheresse, déplace l'équilibre en faveur de l'eau salée. Le biseau progresse vers l'intérieur des terres. Les forages les plus proches du littoral sont contaminés en premier.

Surexploitation : le facteur numéro un en France#

La cause principale de l'avancée du biseau salé dans les aquifères français n'est pas la montée des eaux. Pas encore. C'est la surexploitation des nappes côtières par les pompages.

Le cas du Roussillon est le mieux documenté. La plaine du Roussillon abrite un système de nappes alluviales intensément sollicité pour l'irrigation, l'alimentation en eau potable et les usages industriels. Le Syndicat mixte des nappes du Roussillon surveille l'intrusion saline depuis 1981. Sur certains forages côtiers, les concentrations en chlorures ont dépassé les 250 mg/L (seuil de potabilité européen), rendant l'eau impropre à la consommation. La nappe profonde du Pliocène, longtemps considérée comme protégée, présente elle aussi des signes de salinisation.

En Camargue, la situation est différente mais tout aussi préoccupante. Le delta du Rhône est une zone basse, en grande partie sous le niveau de la mer, où les nappes superficielles baignent naturellement dans un environnement salin. La Tour du Valat et la SNPN (Société Nationale de Protection de la Nature) suivent l'évolution des niveaux piézométriques et de la salinité dans le cadre du projet "Petits fonds côtiers". L'équilibre entre eau douce et eau salée y dépend de la crue printanière du Rhône, qui recharge les nappes et repousse le sel. Avec la réduction des débits du fleuve liée au changement climatique, ce tampon naturel s'amenuise.

Les Flandres ont un problème différent : la nappe du Landénien, un aquifère profond, présente naturellement des teneurs élevées en sodium et en chlorures, un héritage géologique. Les pompages modernes ont aggravé cette minéralisation en provoquant des mélanges entre horizons aquifères. On ne parle pas d'intrusion marine au sens strict, mais d'une salinisation provoquée par l'exploitation, ce qui revient au même pour les usagers : de l'eau trop salée pour être bue.

L'outre-mer : première ligne de la crise#

C'est là que ça se complique et que j'ai moins de certitudes sur les solutions. Les territoires ultramarins français cumulent tous les facteurs aggravants : îles de faible superficie, aquifères limités, pression démographique sur le littoral, vulnérabilité maximale à la montée des eaux.

La Guadeloupe est le cas le plus alarmant. En Grande-Terre et à Marie-Galante, les nappes calcaires sont la seule ressource en eau potable. L'Observatoire de l'Eau de Guadeloupe documente une progression de l'intrusion saline liée à l'augmentation des forages pour l'alimentation en eau potable. Une évaluation environnementale de 2019 identifie les plateaux nord et est de Grande-Terre comme particulièrement vulnérables : aquifère peu épais, forte perméabilité des calcaires, multiplication des prélèvements.

À la Réunion, un inventaire du BRGM a identifié 8 puits directement exposés à l'interface eau douce/eau salée, 13 avec une forte suspicion et 20 où l'intrusion est possible. Toutes les communes de la côte ouest sont concernées. Les nappes alluviales, qui reposent sur des sables, sont les plus sensibles. Les nappes basaltiques résistent mieux grâce à la structure de la roche volcanique.

En Martinique, le contexte volcanique offre une protection partielle, mais les aquifères côtiers du sud de l'île sont surveillés pour les mêmes raisons.

Un de mes collègues hydrogéologues qui travaille aux Antilles m'a résumé la situation en une phrase : « On pompe plus vite que la pluie ne recharge, et la mer avance pour combler le vide. » Rien de poétique.

La montée des eaux : l'accélération à venir#

Si la surexploitation est le facteur dominant aujourd'hui, le changement climatique va bouleverser l'équation dans les décennies à venir. Les deux phénomènes se renforcent mutuellement.

Une étude NASA-DOD publiée en 2024 (Sneed et al.) a modélisé l'évolution de l'intrusion saline à l'échelle mondiale. Le résultat est sans appel : d'ici 2100, l'eau de mer contaminera les eaux souterraines dans environ 77 % des zones côtières mondiales. La montée du niveau de la mer n'est pas le seul moteur : la réduction de la recharge (moins de pluie, plus d'évapotranspiration) joue un rôle tout aussi déterminant. Sur une plaine côtière à faible pente (1 pour 1 000, typique du littoral languedocien ou camarguais), une élévation de 10 cm du niveau marin peut déplacer l'interface eau douce/eau salée de 100 mètres vers l'intérieur des terres.

Pour la France, les projections du GIEC (sixième rapport, 2021-2023) prévoient une hausse du niveau marin de 44 à 76 cm d'ici 2100 dans le scénario d'émissions modérées (SSP2-4.5), et jusqu'à un mètre dans le scénario pessimiste. Le littoral méditerranéen, la façade atlantique basse (Landes, Charente-Maritime) et l'ensemble des DOM-TOM sont en première ligne.

La combinaison montée des eaux et baisse de recharge des nappes phréatiques est un multiplicateur de risque. Moins d'eau douce dans la nappe signifie moins de pression pour repousser le sel. Plus d'eau de mer signifie plus de pression pour le faire avancer. Les deux forces poussent dans la même direction.

Détecter et surveiller : une course contre la montre discrète#

La surveillance de l'intrusion saline repose sur des mesures de conductivité électrique et de teneur en chlorures dans les forages côtiers. Le BRGM et les syndicats de nappes gèrent des réseaux piézométriques dédiés. Le seuil d'alerte pour les chlorures est fixé à 250 mg/L (norme de potabilité européenne), mais les premiers signes de salinisation apparaissent bien avant : bien en dessous de ce seuil, les cultures irriguées sensibles (agrumes, vignes, maraichage) commencent à souffrir.

Le problème, c'est que la contamination est souvent irréversible à l'échelle humaine. Une nappe salinisée ne se « rince » pas en quelques années. La désalinisation par osmose inverse existe mais coûte cher : entre 0,40 et 0,80 euro le mètre cube selon les installations, soit environ deux fois le coût de production d'une eau douce classique. Pour les petites communes littorales, c'est un gouffre financier.

Les solutions préventives sont connues : réduire les prélèvements dans les nappes côtières, diversifier les sources d'approvisionnement, mettre en place des barrières hydrauliques (injection d'eau douce pour repousser le biseau salé), favoriser la recharge des aquifères. Sauf que ces solutions se heurtent à une réalité politique et économique. Les communes littorales sont celles où la pression foncière et démographique est la plus forte, donc où la demande en eau augmente le plus vite.

On parle beaucoup de l'érosion côtière comme menace visible du changement climatique sur le littoral. L'intrusion saline est sa version souterraine : aussi destructrice, mais invisible. Et quand on la détecte, il est souvent trop tard pour le captage concerné.


Sources : BRGM, rapport RP-60186-FR sur la salinisation des masses d'eau en France ; GREC-SUD, cahier sur les influences du changement climatique sur les eaux souterraines ; Syndicat mixte des nappes du Roussillon, données de suivi de l'intrusion saline ; Observatoire de l'Eau Guadeloupe, progression de l'intrusion saline en Grande-Terre ; SNPN / Tour du Valat, projet piézomètres Camargue ; NASA-DOD (Sneed et al., 2024), modélisation de l'intrusion saline côtière mondiale ; GIEC, sixième rapport d'évaluation (AR6), projections de hausse du niveau marin.

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