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Externalité environnementale : le coût que personne ne paie

Par Philippe D.

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Philippe D.

Combien coûte réellement un litre d'essence ?

À la pompe, en France, environ 1,80 euro début 2026. Mais ce prix n'inclut pas les dommages que la combustion de ce litre inflige à l'atmosphère, aux poumons des riverains et aux systèmes de santé publique. L'externalité environnementale est précisément cet écart : le coût écologique réel d'une activité économique, que ni le producteur ni le consommateur ne paient au moment de la transaction. Quelqu'un d'autre paie. Plus tard, ailleurs, et presque toujours sans le savoir.

Ce concept n'a rien de nouveau. Les économistes le formalisent depuis un siècle. Ce qui a changé, c'est qu'on sait désormais chiffrer l'ampleur du problème. Et les montants sont colossaux.

Ce qu'est une externalité (et ce qu'elle n'est pas)#

En économie, une externalité est un effet produit par une activité sur un tiers qui n'a pas consenti à cet effet et qui n'est pas compensé par le marché. Quand l'effet est négatif, on parle d'externalité négative. Quand il est positif (une forêt qui filtre l'eau potable pour les habitants en aval), on parle d'externalité positive.

L'externalité environnementale est une sous-catégorie : elle concerne spécifiquement les dommages infligés aux milieux naturels, à la santé humaine via l'environnement, et aux services écosystémiques que la nature fournit sans envoyer de facture. Un élevage intensif qui rejette des nitrates dans la nappe phréatique impose un coût de dépollution à la collectivité. Une centrale à charbon qui émet du SO2 provoque des pluies acides sur des forêts situées à des centaines de kilomètres. Dans les deux cas, le prix du produit vendu (la viande, l'électricité) n'intègre pas ces dommages.

Le concept a été formalisé par l'économiste britannique Arthur Cecil Pigou en 1920, dans The Economics of Welfare. Pigou proposait déjà la solution qui porte son nom : une taxe sur le pollueur, calibrée pour que le prix de marché reflète le coût social réel de l'activité. Un siècle plus tard, la taxe pigouvienne reste le socle théorique de la taxe carbone aux frontières et du marché européen du carbone.

Le problème central : des prix qui mentent#

Le FMI a publié en 2025 une mise à jour de son étude sur les subventions aux énergies fossiles. Les résultats : en 2024, les subventions explicites aux fossiles (prix à la pompe maintenus artificiellement bas, exonérations fiscales) ont atteint 725 milliards de dollars, soit 0,6 % du PIB mondial. Mais les subventions implicites, c'est-à-dire le coût des externalités environnementales et sanitaires non intégrées dans les prix, ont atteint 6 700 milliards de dollars. 5,8 % du PIB mondial. Trois quarts de ce montant proviennent de la sous-tarification de la pollution de l'air et du changement climatique.

Concrètement, cela signifie que le prix de l'énergie fossile, partout dans le monde, est structurellement inférieur à son coût réel. Le consommateur paie le pétrole, le transport, la marge du distributeur. Il ne paie pas les 1,6 million de décès prématurés annuels liés à la pollution de l'air par les fossiles (estimation FMI). Il ne paie pas la montée des eaux, les sécheresses agricoles, la perte de capital naturel.

Quand je présente ces chiffres en cours, il y a toujours un étudiant pour demander : "Mais qui a calculé ça, et comment on met un prix sur une vie humaine ?" Question légitime, et la réponse est moins cynique qu'on pourrait le craindre.

Valoriser ce qui n'a pas de prix : la commission Quinet#

En France, c'est la commission Quinet (du nom de l'économiste Alain Quinet) qui fixe la "valeur de l'action pour le climat", un montant en euros par tonne de CO2 équivalent qui sert de référence pour évaluer les politiques publiques. Le rapport Quinet III, publié en mars 2025 par France Stratégie, a relevé cette valeur à 256 euros la tonne de CO2 pour 2025, 300 euros pour 2030, et 563 euros pour 2050.

Ce chiffre n'est pas le "prix" du carbone au sens marchand. C'est une valeur tutélaire : elle indique que toute action d'atténuation coûtant moins de 256 euros par tonne de CO2 évitée mérite d'être entreprise pour respecter les objectifs climatiques français. C'est un seuil de rentabilité sociale, si l'on veut, pas un prix de marché.

Or, la taxe carbone française est gelée à 44,60 euros la tonne depuis 2018 (abandon de la trajectoire prévue après les Gilets jaunes). Le prix du quota européen (EU ETS) oscille autour de 70 euros début 2026. L'écart entre la valeur tutélaire (256 euros) et le prix effectivement payé par les émetteurs (entre 44 et 70 euros selon le mécanisme) mesure, en quelque sorte, l'externalité résiduelle. La partie du coût climatique que personne n'assume encore.

Je dois admettre que ce calcul, aussi rigoureux soit-il sur le plan méthodologique, repose sur des hypothèses qui font débat parmi les économistes : taux d'actualisation, sensibilité climatique, valeur statistique de la vie humaine. La commission Quinet en est consciente et publie des fourchettes, pas un chiffre unique. Mais l'ordre de grandeur, lui, ne fait pas débat. Le prix du carbone est trop bas. Partout.

Pourquoi le marché, seul, ne corrigera pas le problème#

L'externalité environnementale est ce que les économistes appellent une "défaillance de marché". Le marché fonctionne quand les prix reflètent les coûts. Quand un coût est invisible (parce qu'il est diffus, différé ou subi par des tiers sans pouvoir de négociation), le signal-prix est faux, et les agents économiques prennent des décisions sous-optimales.

L'agriculture intensive en est un cas d'école. En France, le coût de dépollution de l'eau potable liée aux pesticides et aux nitrates est estimé entre 1 et 1,5 milliard d'euros par an, selon le Bilan environnemental 2024 du ministère de la Transition écologique. Ce coût est supporté par les agences de l'eau et, in fine, par les usagers via leur facture d'eau. Pas par les exploitants qui ont utilisé les intrants chimiques. Le prix des céréales produites ne reflète pas ce coût de dépollution. L'externalité est payée, mais pas par celui qui la génère.

Un collègue chercheur en économie de l'environnement m'a fait remarquer un jour que le mot "externalité" est lui-même un problème de communication. "Externe" suggère que c'est accessoire, périphérique, en dehors du système. Alors que c'est au cœur du système. Les dommages environnementaux ne sont pas "externes" à l'économie : ils sont internes à la biosphère dont l'économie dépend entièrement.

Les outils pour internaliser : taxe, marché, réglementation#

Plusieurs instruments existent pour réintégrer les externalités dans les prix, et ils se complètent plus qu'ils ne s'opposent.

La taxe pigouvienne (taxe carbone, taxe sur les polluants) fixe un prix par unité de pollution. Simple à comprendre, difficile à calibrer : trop basse, elle n'a pas d'effet ; trop haute, elle pénalise la compétitivité et provoque des révoltes sociales (la France en a fait l'expérience en 2018).

Le marché de droits à polluer (comme l'EU ETS européen) fixe un plafond d'émissions et laisse les acteurs s'échanger des quotas. Le prix émerge de l'offre et de la demande. Le problème : les premières années du marché européen ont été marquées par une surallocation de quotas qui a maintenu le prix du carbone autour de 5 euros la tonne pendant des années, bien en dessous de tout coût social crédible. Le marché s'est corrigé depuis (70 euros en 2024), mais il a fallu des réformes réglementaires pour y parvenir. Le marché du carbone n'a pas trouvé le bon prix tout seul.

La norme réglementaire (interdiction d'un polluant, seuil d'émission maximal) contourne le problème du prix en imposant directement un comportement. C'est l'approche retenue pour les CFC (protocole de Montréal, 1987) ou le plomb dans l'essence. Efficace quand la substance est nettement identifiée et le substitut disponible. Moins adaptée aux pollutions diffuses.

Quel outil est le plus efficace ? Honnêtement, je n'ai pas de certitude tranchée. Chaque instrument a ses angles morts, et la plupart des politiques publiques combinent les trois.

La dette écologique comme externalité cumulée#

L'externalité environnementale n'est pas qu'un problème instantané. Elle s'accumule. Le CO2 émis en 1960 réchauffe toujours l'atmosphère en 2026. Les pesticides organochlorés interdits dans les années 1970 contaminent encore les sédiments des rivières françaises. L'externalité d'hier est la dette écologique d'aujourd'hui.

Cette dimension temporelle rend le problème particulièrement vicieux. Le bénéfice économique de l'activité polluante est immédiat et privé. Le coût environnemental est différé et collectif. Cet effet rebond temporel explique pourquoi les sociétés ont tant de mal à corriger le tir : les gagnants d'aujourd'hui ne sont pas les perdants de demain, et les perdants de demain ne votent pas encore (ou ne sont pas encore nés).

La compensation carbone tente de répondre à ce décalage, avec des résultats très inégaux. Le marché des crédits carbone volontaires a montré que compenser n'est pas annuler : un crédit carbone mal certifié peut donner l'illusion d'internaliser une externalité sans rien changer au bilan réel.

Ce que ça change pour la transition écologique#

Si les prix de marché reflétaient les externalités environnementales, l'économie serait méconnaissable. Le kérosène serait taxé (il ne l'est pas pour les vols internationaux). La viande bovine coûterait nettement plus cher. Le béton aussi. Les énergies renouvelables seraient compétitives sans subvention, puisque leur avantage viendrait de l'absence d'externalité climatique, pas d'un soutien public.

Le FMI estime qu'une réforme complète des prix de l'énergie fossile d'ici 2030 générerait 4 400 milliards de dollars de recettes publiques (3,6 % du PIB mondial) et éviterait 1,6 million de décès prématurés par an liés à la pollution de l'air locale. Ces chiffres ne sont pas de la prospective militante. Ils viennent du FMI, une institution qu'on peut difficilement accuser d'écologisme radical.

Le problème n'est pas technique. On sait calculer les externalités, on sait concevoir les instruments pour les internaliser. Le problème est politique. Augmenter le prix de l'énergie, de l'alimentation, du transport, c'est demander aux ménages de payer aujourd'hui le coût réel de biens qu'ils ont l'habitude de payer en dessous de leur vrai prix. Aucun gouvernement n'aime annoncer ça.

FAQ#

L'externalité environnementale concerne-t-elle uniquement le CO2 ?#

Non. Le CO2 est l'externalité la plus médiatisée, mais la pollution de l'air (particules fines, oxydes d'azote), la contamination des eaux (nitrates, pesticides, microplastiques), la destruction d'habitats naturels et le bruit sont aussi des externalités environnementales. En France, 7 % de la mortalité totale est attribuable à l'exposition aux particules fines dans l'air extérieur, selon le Bilan environnemental 2024.

Qui devrait payer pour les externalités ?#

Le principe du pollueur-payeur, inscrit dans le droit français depuis la loi Barnier de 1995 et dans le droit européen depuis le traité de Lisbonne, stipule que le coût de la pollution doit être supporté par celui qui la génère. En pratique, ce principe est appliqué de manière très partielle : la taxe carbone française ne couvre qu'une fraction du coût social estimé par la commission Quinet.

Quelle différence entre empreinte carbone et externalité environnementale ?#

L'empreinte carbone mesure la quantité de gaz à effet de serre émise par une activité. L'externalité environnementale désigne le coût économique et social de cette émission (ou de toute autre pollution) non intégré dans le prix de marché. L'empreinte est une mesure physique (en tonnes de CO2). L'externalité est une mesure économique (en euros de dommages non compensés).

Sources#

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