Pour bien comprendre ce mécanisme, il faut distinguer deux réalités qu'on confond souvent : la reconnaissance juridique d'un droit et son application effective. Le droit à l'eau illustre parfaitement cet écart : entre une déclaration de principe quasi unanime et la situation concrète de milliards d'êtres humains. Je me le suis rappelé lors d'une discussion avec des étudiants marocains : quand on vit le manque d'eau au quotidien, une résolution ONU, ce n'est pas grand-chose.
Cet article est ancré dans l'actualité de la Journée mondiale de l'eau (JMA) du 22 mars 2026, dont le thème cette année est "eau et égalité", un angle qui met en lumière les inégalités de genre dans l'accès aux ressources hydriques.
1. La résolution ONU de 2010 : ce qu'elle dit et ce qu'elle ne dit pas#
Le texte fondateur#
Le 28 juillet 2010, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté la résolution 64/292, intitulée "Le droit de l'homme à l'eau et à l'assainissement". Le texte reconnaît explicitement que "le droit à l'eau potable et à l'assainissement est un droit fondamental, essentiel à la pleine jouissance de la vie et à l'exercice de tous les droits de l'homme".
Trois éléments sont à retenir de ce vote :
- 122 États ont voté pour, dont la France
- 41 États se sont abstenus, principalement des démocraties libérales (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie) inquiètes des implications juridiques et financières
- Aucun État n'a voté contre, pas d'opposition frontale, mais des réserves importantes
L'abstention des États-Unis, du Canada et du Royaume-Uni mérite d'être expliquée. Ces pays ne contestaient pas le principe du droit à l'eau, mais son inscription dans le droit international contraignant. Une résolution de l'Assemblée générale n'est pas un traité, elle ne crée pas d'obligation juridique directement exécutoire. Mais elle constitue un cadre de référence politique et moral.
Ce que couvre le droit à l'eau#
Le droit à l'eau, tel qu'interprété par les organes des Nations Unies (notamment le Comité des droits économiques, sociaux et culturels dans son Observation générale n°15 de 2002), comprend plusieurs dimensions :
Disponibilité : chaque personne doit avoir accès à une quantité suffisante d'eau. L'OMS recommande un minimum de 50 litres par personne et par jour pour satisfaire les besoins élémentaires (boisson, hygiène, cuisine).
Qualité : l'eau doit être exempte de micro-organismes, substances chimiques et risques radiologiques qui constituent une menace pour la santé.
Accessibilité : l'eau doit être physiquement accessible (à moins de 1 km ou 30 minutes de trajet selon les critères OMS/UNICEF) et économiquement abordable. L'ONU suggère que le coût de l'eau ne devrait pas dépasser 3 à 5 % des revenus du ménage.
Non-discrimination : l'accès à l'eau ne peut être soumis à aucune discrimination fondée sur la race, le sexe, la religion, la nationalité ou toute autre condition.
2. L'état des lieux en 2026 : des chiffres qui interpellent#
2,2 milliards de personnes sans eau potable sûre#
Seize ans après la résolution de 2010, les Nations Unies estiment que 2,2 milliards de personnes vivent encore sans accès à des services d'eau potable gérés de façon sûre. Ce chiffre recouvre des réalités très différentes :
- Des populations qui n'ont aucun accès à une source d'eau aménagée
- Des populations qui ont un accès physique mais dont l'eau est contaminée
- Des populations qui doivent parcourir de longues distances pour s'approvisionner
La situation est particulièrement critique en Afrique subsaharienne, où seulement 24 % de la population bénéficie d'une source sûre d'eau potable et 28 % d'installations d'assainissement de base.
L'assainissement : un angle mort#
On parle moins souvent de l'assainissement, mais il est indissociable du droit à l'eau. Sans système de traitement des eaux usées, l'eau potable se retrouve rapidement contaminée. Or 3,6 milliards de personnes vivent sans accès à des services d'assainissement sûrement gérés. En Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, la défécation à l'air libre reste pratique courante pour des centaines de millions de personnes, avec des conséquences sanitaires catastrophiques.
Le lien entre eau, assainissement et mortalité infantile est documenté : les diarrhées liées à une eau contaminée ou à un assainissement insuffisant tuent encore 525 000 enfants de moins de cinq ans chaque année, selon l'OMS.
3. Les inégalités de genre : le thème de la JMA 2026#
Pourquoi les femmes portent le poids de la pénurie#
La JMA 2026 porte sur "eau et égalité", avec un focus sur les inégalités de genre. Dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne et d'Asie du Sud, la collecte de l'eau est assignée aux femmes et filles. Les chiffres : 80 % des ménages sans eau à domicile, c'est une femme ou une fille qui porte cette corvée. Souvent, des trajets quotidiens de plusieurs heures, l'eau portée à dos ou sur la tête sur des kilomètres.
Trois éléments sont à retenir concernant ces inégalités :
- Temps perdu : les femmes et filles passent en moyenne 6 heures par semaine à collecter de l'eau dans les zones rurales non desservies, du temps qui ne peut pas être consacré à l'éducation ou au travail rémunéré
- Risques physiques : le transport de charges lourdes entraîne des problèmes musculo-squelettiques chroniques
- Risques de sécurité : les points d'eau éloignés sont des lieux d'agression et de violence sexuelle, un problème documenté dans de nombreux contextes de crise humanitaire
Les femmes exclues des décisions#
Paradoxalement, alors qu'elles sont les principales utilisatrices et gestionnaires de l'eau au foyer, les femmes sont sous-représentées dans les instances de décision liées à l'eau : comités de gestion des points d'eau, ministères, organisations de bassin, négociations internationales. Cette exclusion perpétue des politiques qui ne tiennent pas compte des besoins et des savoirs des premières concernées.
4. La question du financement#
Un déficit colossal#
Pour atteindre l'Objectif de Développement Durable n°6 (ODD 6, "eau propre et assainissement pour tous") d'ici 2030, il faudrait multiplier par trois les investissements annuels dans le secteur eau-assainissement. L'estimation actuelle situe le besoin entre 600 milliards et 1 000 milliards de dollars par an au niveau mondial, contre environ 300 milliards actuellement.
Ce déficit de financement touche principalement les pays à faible revenu, qui sont précisément ceux où les besoins sont les plus criants. La problématique du stress hydrique aggrave encore cette situation : les investissements sont plus coûteux dans les zones où l'eau est rare ou dispersée.
Les modèles de financement en débat#
Deux visions s'affrontent sur le financement de l'accès à l'eau :
L'eau comme bien public : gratuite ou quasi-gratuite, financée par l'impôt et la solidarité. Approche défendue par les ONG et les pays du Sud.
L'eau comme service économique : un prix couvre les coûts d'infrastructure, sinon sous-financement chronique. Approche de la Banque mondiale et de nombreux gouvernements. Honnêtement, je n'ai pas tranché : les deux ont raison partiellement. (Le dilemme est insoluble tant qu'on refuse de découpler l'accès minimal du prix du marché : les 50 litres pour vivre devraient être socialisés, au-delà, appliquer les prix réels. Mais cela demande une volonté politique qui n'existe nulle part.) L'eau, c'est trop stratégique pour être entièrement marchandisée, mais pas gratuite partout, sinon les réseaux s'effondrent.
5. Le cadre juridique national : comment le droit à l'eau est transposé#
En France#
La France a inscrit le droit à l'eau dans sa législation nationale dès la loi sur l'eau et les milieux aquatiques de 2006, puis renforcé par la loi Brottes de 2013, qui interdit les coupures d'eau pour non-paiement dans les résidences principales. Ce dispositif, unique en Europe, garantit un accès minimal à l'eau même en situation d'impayé.
La France applique également un système de tarification progressive, avec des prix différenciés selon les volumes consommés, les premiers mètres cubes étant moins chers pour protéger les ménages modestes.
Les limites du modèle français#
Malgré ces protections, des inégalités persistent. Les habitants des Outre-mer, notamment à Mayotte et en Guadeloupe, connaissent des coupures régulières et des problèmes de qualité de l'eau qui tranchent avec les standards métropolitains. La gestion de l'empreinte eau dans les activités économiques reste aussi un angle insuffisamment régulé.
Conclusion#
Le droit à l'eau est reconnu. Il n'est pas respecté. L'écart entre la déclaration de 2010 et les 2,2 milliards sans eau sûre en 2026 mesure notre échec collectif.
La JMA 2026 le rappelle : cet échec a un visage genré, ce sont les femmes et filles qui paient le prix quotidien. Corriger cet angle mort, ce n'est pas juste de la justice sociale, c'est une condition de l'efficacité des politiques hydriques.




