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Capital naturel : définition et valorisation économique

Par Philippe D.

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Philippe D.

Le capital naturel désigne l'ensemble des ressources naturelles et des écosystèmes dont l'humanité dépend pour sa survie et son bien-être. Contrairement aux approches purement écologiques, cette notion traite la nature comme un type de capital, au même titre que le capital humain ou financier, susceptible de générer des flux de biens et de services.

Cette perspective économique, née dans les années 1990 et progressivement formalisée depuis, vise à changer la manière dont les gouvernements et les entreprises évaluent les politiques publiques. Elle reconnaît que détruire la forêt ou polluer l'eau diminue le capital d'une nation, comme vendre du matériel industriel réduirait son capital fixe. (Ce paradoxe que l'on creuse finalement, c'est que pour protéger la nature, il a parfois fallu la réduire à un prix. Pas par cynisme, mais par pragmatisme politique : un écosystème sans prix n'apparaît pas dans les budgets, n'est pas défendu par les ministères des Finances. En le chiffrant, on le rend visible, contestable, défendable. Mais on le corrompt aussi. C'est un pacte faustien.)

Composantes et classification du capital naturel#

Le capital naturel comprend plusieurs catégories distinctes, chacune méritant une approche d'évaluation spécifique.

Ressources naturelles non renouvelables#

Il s'agit des gisements de pétrole, de gaz naturel, de minerais (or, cuivre, lithium) ou de charbon. Ces ressources existent en quantités finies : leur extraction réduit le stock disponible pour les générations futures. La comptabilité doit donc tracer leur épuisement, comme on le ferait pour l'amortissement d'une machine.

Ressources renouvelables et écosystèmes#

Les forêts, les pêcheries, les nappes phréatiques et les sols constituent un capital capable de se régénérer si l'extraction ne dépasse pas la capacité de renouvellement. C'est le cas des forêts tempérées gérées durablement ou des stocks de poisson si la pêche reste inférieure à la reproduction annuelle.

Services écosystémiques et régulation#

Les écosystèmes fournissent aussi des services de régulation invisibles mais vitaux : pollinisation des cultures, régulation du climat, filtration de l'eau, maintien des cycles de nutriments. Ces services n'ont pas de « prix de marché » naturel. C'est pourquoi leur valorisation pose des défis conceptuels et méthodologiques.

Le système SEEA : vers une comptabilité environnementale intégrée#

Origines et principe fondamental du SEEA#

Le Système de Comptabilité Environnementale et Économique Intégrée (SEEA) a été développé par les Nations Unies depuis 1993, formalisé notamment par le groupe d'experts du Programme des Nations Unies pour l'Environnement (PNUE).

Le SEEA applique aux ressources naturelles la même logique que la comptabilité nationale classique (PIB, bilan patrimonial). Il crée des comptes satellites aux comptes économiques traditionnels, enregistrant les flux de ressources naturelles et l'évolution des stocks d'écosystèmes.

L'idée centrale : si on retire dix milliards d'euros de pétrole du sous-sol et qu'on n'investit pas dans des substituts, le PIB croît, mais la richesse réelle du pays diminue. Le SEEA permet de corriger cette illusion comptable.

Le SEEA-Ecosystem Accounting (SEEA-EA)#

Depuis 2021, le standard SEEA-EA permet de cartographier et comptabiliser le capital naturel par écosystème : forêts, zones humides, récifs coralliens, prairies, systèmes d'eau douce.

Pour chaque écosystème, le SEEA-EA enregistre :

  • L'étendue (superficie) : variation de la surface de la forêt, zone humide, etc.
  • La condition : indicateurs écologiques (teneur en biomasse, indice de fragmentation, composition d'espèces).
  • Les services fournis : approvisionnement (bois, eau), régulation (séquestration carbone), support (habitat).

La France, par exemple, utilise progressivement le SEEA pour comptabiliser les stocks de carbone forestier et évaluer l'impact des politiques de conservation sur la richesse naturelle du patrimoine national.

La Dasgupta Review et la valorisation du capital naturel#

Contexte et commande#

En 2019, le Trésor britannique (HM Treasury) a chargé l'économiste Partha Dasgupta de produire un rapport complet sur la relation entre la biodiversité, le bien-être humain et la prospérité économique.

Publié en février 2021, le rapport révèle des chiffres alarmants : le coût de la dégradation du capital naturel mondial représente environ douze pour cent du PIB mondial annuel. C'est équivalent à des milliers de milliards d'euros d'amoindrissement du patrimoine naturel global chaque année.

Concepts clés et richesse inclusive#

Le rapport Dasgupta introduit la notion de « richesse inclusive » (inclusive wealth) : le PIB traditionnellement mesuré ne tient compte que du capital produit et financier, oubliant le capital naturel et humain.

Une nation « riche » au sens du PIB classique peut être profondément appauvrie si son capital naturel s'érode. Le rapport propose donc de recalculer la richesse réelle des pays en incluant l'évaluation monétaire du capital naturel.

La méthodologie Dasgupta combine l'approche du SEEA avec des estimations des services écosystémiques, permettant une évaluation globale du bien-être humain dépendant des ressources naturelles. Sur la question du réductionnisme monétaire, j'ai changé d'avis avec le temps : j'ai d'abord pensé que valoriser la nature économiquement la dénaturait. J'ai compris plus tard que si les gouvernements ne voient la nature qu'au travers du PIB, alors lui assigner une valeur économique devient un acte politique de protection.

Approches de valorisation économique#

Valorisation par le marché#

Certaines ressources naturelles ont un prix de marché : le bois, le poisson, l'eau potable, les minerais. Leur valeur se déduit du prix de vente observé sur les marchés, ajusté pour la rareté et la qualité.

Cette méthode est directe mais incomplète : elle ignore les services écosystémiques sans marché explicite et tend à sous-évaluer les ressources en contexte de gestion commune ou mal régulée (exemple : les stocks de poisson dans les eaux internationales).

Valorisation par les services écosystémiques#

Une forêt produit du bois, certes, mais aussi de la régulation climatique, du filtrage d'eau, de l'habitat faunistique et une valeur récréative (tourisme, bien-être). Pour valoriser ces services, les économistes utilisent plusieurs méthodes.

La valeur de remplacement estime le coût d'une technologie alternative : une usine de dépollution coûte cinq millions d'euros ? Alors les zones humides qui filtrent gratuitement l'eau valent au moins cinq millions.

La préférence révélée utilise les prix immobiliers : une maison près d'une forêt vaut trente pour cent de plus qu'une maison similaire en zone urbaine dégradée. Cette différence reflète la valeur attribuée par les consommateurs à la proximité de la nature.

La valeur de non-usage tente de capturer la volonté de payer pour préserver une ressource sans l'utiliser : combien les citoyens acceptent-ils de payer en impôts pour protéger un écosystème lointain ou une espèce qu'ils ne verront jamais ? Les enquêtes d'évaluation contingente (willingness to pay) proposent une réponse.

Valorisation et comptabilité d'entreprise#

Depuis 2020, les normes de reporting ESG (Environnement, Social, Gouvernance) demandent aux entreprises de quantifier leur impact sur le capital naturel. Une compagnie minière doit évaluer le coût de dégradation du sol et de la biodiversité causé par ses activités.

Le protocole Natural Capital Protocol propose une méthode standardisée pour que les entreprises intègrent le capital naturel à leur comptabilité.

Limites philosophiques et critiques#

Le réductionnisme monétaire#

La critique majeure contre la valorisation économique du capital naturel est qu'elle réduit la nature à une grandeur monétaire, perdant en chemin sa valeur intrinsèque et sa complexité.

Un écosystème dont on a estimé la valeur n'est jamais exactement remplaçable : détruire dix hectares de forêt primaire et en replanter vingt ailleurs ne « compense » pas vraiment. La biodiversité et les fonctions écologiques ne sont pas divisibles et transmissibles à volonté.

Le problème de la commensurabilité#

Comment comparer monétairement une augmentation de deux pour cent du rendement agricole avec la perte d'une espèce ? Les méthodes de valorisation imposent une « commensurabilité » des valeurs différentes. Cette réduction risque de justifier l'inacceptable : si la destruction d'un écosystème coûte moins cher que le bénéfice économique qu'on en retire, la logique du marché approuve sa destruction.

La question de l'aléa moral#

Si on « valorise » le capital naturel, on crée un prix implicite de la destruction. Une entreprise polluante peut alors considérer qu'il lui suffit de « payer sa dette » en compensation pour légitimer son impact. Cela risque de transformer l'environnement en ressource destinée à être dégradée selon un calcul coûts-bénéfices.

Articulation avec les autres cadres environnementaux#

La notion de capital naturel complète et enrichit celle des services écosystémiques : tandis que les services désignent les flux de bénéfices que produit la nature, le capital naturel met l'accent sur le stock qui génère ces flux.

Elle s'articule aussi aux limites planétaires : les limites fixent un plafond à l'exploitation du capital naturel, tandis que le SEEA mesure si on demeure dans ces limites.

En lien avec le développement durable, le capital naturel fournit un langage économique pour traduire le principe de durabilité : une économie durable maintient ou accroît son capital naturel, plutôt que de l'épuiser.

Tendances actuelles et perspectives#

Intégration progressive aux politiques publiques#

La France, via l'Office français de la biodiversité et le ministère de la Transition écologique, a commencé à appliquer le SEEA-EA pour comptabiliser son capital forestier et sa biodiversité. Plusieurs pays de l'UE suivent cet élan.

En 2023, le Parlement européen a appelé à l'intégration du capital naturel dans la comptabilité macroéconomique. Cette évolution pourrait modifier profondément la manière dont les gouvernements évaluent leurs politiques.

Finance verte et prix du carbone#

La valorisation du capital naturel justifie aussi les mécanismes de prix du carbone et les obligations de compensation. Si on reconnaît que la forêt vaut tant par sa capacité de séquestration, alors détruire la forêt impose de rémunérer ce service perdu.

Les débats autour de la compensation carbone et des obligations de restauration écologique sont directement informés par les concepts de capital naturel et de valorisation.

Sources#

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