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Agriculture régénérative : pourquoi le bio ne suffit plus ?

Par Philippe D.

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Philippe D.

Le nombre de fermes bio en France a baissé pour la première fois en 2025 : 386 exploitations en moins, selon l'Agence Bio. Un mot revient pourtant de plus en plus dans les colloques agricoles, sur les emballages et dans les discours des marques : « régénératif ». Ses partisans affirment que le label AB a fait son temps. Ses détracteurs y voient un énième buzzword marketing. Qui a raison ?

J'ai changé d'avis là-dessus en creusant. Quand j'ai commencé à préparer un module de cours sur le sujet il y a deux ans, je trouvais le terme flou et opportuniste. Puis j'ai lu les référentiels de certification. Et j'ai compris que la question n'est pas « bio ou régénératif », mais « est-ce qu'on se contente de ne pas détruire, ou est-ce qu'on répare activement ? ».

Ce que veut dire « régénératif » (et ce que ça ne veut pas dire)#

L'agriculture régénérative n'a pas de définition légale. Pas en France, pas en Europe, pas aux États-Unis. C'est à la fois sa force et sa faiblesse.

L'idée centrale : un ensemble de pratiques agricoles dont l'objectif explicite est de restaurer la santé des sols, d'augmenter la biodiversité et de séquestrer du carbone atmosphérique dans la matière organique du sol. Pas simplement réduire les dégâts, pas simplement maintenir un équilibre : améliorer activement ce qui a été dégradé.

Les pratiques les plus couramment associées au régénératif sont le non-labour ou le labour minimal, la couverture végétale permanente, les cultures de couverture, la rotation diversifiée sur plus de trois ans, l'intégration culture-élevage, la réduction drastique des intrants de synthèse et le compostage systématique des résidus. Rien de révolutionnaire pris isolément. C'est l'approche systémique qui fait la différence : on ne coche pas une case, on reconstruit un écosystème.

Ce que le régénératif ne veut pas dire : bio. Un agriculteur peut pratiquer l'agriculture régénérative sans être certifié bio. Et un agriculteur certifié bio peut cultiver en monoculture intensive avec labour profond, sol nu en hiver, sans rotation digne de ce nom. Le cahier des charges AB interdit les pesticides de synthèse et les engrais chimiques, mais il ne dit rien sur la santé des sols, la couverture végétale ou la séquestration carbone. C'est précisément le reproche que formulent les partisans du régénératif.

La thèse : le bio a atteint ses limites structurelles#

Le label AB, créé en 1985 en France et harmonisé au niveau européen par le règlement 2018/848, repose sur une logique d'interdiction. Pas de pesticides de synthèse, pas d'OGM, pas d'engrais chimiques. C'est un plancher, pas un plafond.

Les chiffres parlent. La surface bio en France représente 10,1 % de la SAU en 2024, en recul pour la deuxième année consécutive (Agence Bio, juin 2025). L'objectif de 15 % de SAU bio fixé par le Plan Ambition Bio pour 2022 n'a jamais été atteint. La Cour des comptes européenne estime, dans son rapport de septembre 2024, que l'objectif européen de 25 % en 2030 est hors de portée.

Une ferme bio qui laboure ses parcelles deux fois par an, qui cultive du blé sur blé, qui laisse ses sols nus d'octobre à mars : cette ferme détruit sa matière organique, émet du CO2 par la décomposition accélérée de l'humus, et perd sa biodiversité souterraine. Elle est conforme au cahier des charges. Elle est aussi en train de tuer son sol.

Pour saisir l'écart, il faut regarder ce que mesure le bio et ce qu'il ne mesure pas. Le règlement européen porte sur les intrants : ce qu'on met dans le sol. Le régénératif porte sur les résultats : ce qui sort du sol, ce qui y vit, ce qui s'y stocke. Un indicateur clé est le taux de matière organique du sol. En agriculture conventionnelle française, il oscille entre 1,5 et 2,5 %. En régénératif bien conduit, les praticiens visent 3 à 5 %, avec des gains de l'ordre de 0,1 à 0,3 point par an sur les premières années selon les retours de terrain (le Farming Systems Trial du Rodale Institute, 40 ans de suivi, documente des hausses significatives de carbone organique dans les parcelles sous gestion organique). Un étudiant m'a un jour demandé si 0,1 point par an, ça valait le coup. La réponse est oui, parce que chaque point de matière organique supplémentaire dans les 30 premiers centimètres d'un hectare représente environ 50 tonnes de carbone séquestré.

L'antithèse : le régénératif, un label sans garde-fou ?#

Les critiques ne manquent pas, certaines sont recevables. Le terme « régénératif » n'étant protégé par aucune réglementation, n'importe qui peut l'utiliser. Danone, General Mills, Nestlé : tous ont des programmes dits régénératifs. Quand des multinationales adoptent un terme, c'est généralement le signal qu'il est en train de se vider de sa substance.

L'absence de définition légale pose un problème concret : un consommateur qui voit « agriculture régénérative » sur un paquet de pâtes n'a aucune garantie. Le label AB implique un audit annuel par un organisme certificateur agréé (Ecocert, Bureau Veritas, Certipaq). Le mot « régénératif » seul ne garantit rien.

Il y a aussi un angle mort que peu de gens mentionnent. Le régénératif fonctionne bien en polyculture-élevage, en maraîchage diversifié, en viticulture. Mais pour les grandes cultures céréalières, l'abandon total du labour reste un défi technique majeur. Le non-labour sans herbicides, c'est possible, mais c'est difficile, lent, et ça demande une expertise que la plupart des agriculteurs n'ont pas reçue en formation initiale. Quand on parle d'agroécologie en amphithéâtre, tout le monde acquiesce. Sur le terrain, à 6 heures du matin avec 200 hectares de blé envahis de vulpin, la réalité est plus rugueuse.

Les certifications qui structurent le mouvement#

Face au risque de greenwashing, trois certifications internationales tentent de poser un cadre vérifiable.

ROC (Regenerative Organic Certified)#

Créée en 2017 par le Rodale Institute, Patagonia et Dr. Bronner's, la certification ROC est supervisée par la Regenerative Organic Alliance. C'est la plus exigeante du marché. Elle repose sur trois piliers : santé des sols et gestion des terres, bien-être animal, équité sociale pour les travailleurs agricoles.

Condition préalable : être déjà certifié bio (USDA Organic ou équivalent). Le ROC se superpose au bio, il ne le remplace pas. Trois niveaux existent (Bronze, Argent, Or), chacun impliquant des pratiques plus ambitieuses. Au niveau Or, l'exploitation doit démontrer une amélioration mesurable de la santé de ses sols sur plusieurs cycles, pratiquer le non-labour, maintenir une couverture végétale permanente et garantir un salaire vital à ses travailleurs.

Le ROC gagne du terrain. En mars 2026, FoodNavigator-USA rapportait que le label figurait parmi les certifications alimentaires à la croissance la plus rapide aux États-Unis. Reste qu'il est quasi absent en Europe, et totalement inconnu du consommateur français.

Certified Regenerative by AGW (A Greener World)#

A Greener World, ONG américaine connue pour ses certifications de bien-être animal (Animal Welfare Approved), propose depuis 2020 une certification régénérative distincte. Sa particularité : elle n'exige pas la certification bio préalable. L'idée est de « rencontrer les agriculteurs là où ils en sont » et de les accompagner dans une trajectoire d'amélioration.

Le processus repose sur un plan régénératif propre à chaque ferme, évalué par un panel d'experts. Un audit sur site est réalisé la première année, puis tous les 15 mois. L'approche est plus souple que le ROC, mais le cadre reste rigoureux : objectifs chiffrés, suivi dans le temps, vérification indépendante.

RVA (Regenerative Viticulture Alliance)#

Spécifique à la viticulture, la certification RVA a été lancée en 2023 par la Regenerative Viticulture Association. Elle se présente comme le standard le plus élevé en viticulture régénérative. Familia Torres, l'un des plus grands producteurs espagnols, a été parmi les premiers à l'obtenir. En France, la maison Telmont (champagne, groupe Rémy Cointreau) a obtenu la certification ROC Bronze en janvier 2026, devenant la première maison de champagne certifiée.

Trancher : le bio ne suffit pas, le régénératif ne suffit pas non plus#

La question « bio ou régénératif » est mal posée. Le bio est un socle réglementaire qui interdit le pire. Le régénératif est une ambition agronomique qui vise le mieux. Les deux ne s'opposent pas, ils se complètent, et les certifications les plus sérieuses (ROC en tête) l'ont compris en exigeant le bio comme prérequis.

Mais soyons francs. Aucun label ne résoudra seul la crise agricole française. La baisse du nombre de fermes bio en 2025 n'est pas un problème de cahier des charges. C'est un problème de revenus, de concurrence internationale, de manque de soutien structurel. Un agriculteur qui ne peut pas vivre de son travail ne va pas investir dans la santé de ses sols sur 10 ans. On parle de transition écologique comme si c'était une décision technique. C'est d'abord une décision économique.

Ce que le régénératif apporte de neuf, c'est un changement de paradigme. Passer d'une logique de conformité (« je n'utilise pas de produit interdit ») à une logique de résultat (« mon sol est plus vivant qu'il y a trois ans »). C'est une exigence plus haute. C'est aussi plus difficile à mesurer, plus difficile à contrôler, et plus difficile à faire payer par le consommateur.

Honnêtement, je ne sais pas si le mot « régénératif » survivra à la récupération marketing. Mais les pratiques qu'il recouvre, le non-labour, la couverture permanente, l'intégration animale, la diversité des rotations, celles-là sont solides, documentées, et elles fonctionnent. C'est sur elles qu'il faut parier, pas sur l'étiquette.

Sources#

  • Agence Bio, bilan 2025, « Première baisse du nombre de fermes bio en France », février 2026
  • Agence Bio, chiffres bio 2024, conférence de presse annuelle, juin 2025
  • Cour des comptes européenne, rapport sur le soutien de l'UE a l'agriculture biologique, septembre 2024
  • Rodale Institute, Farming Systems Trial, données 1981-2024
  • Regenerative Organic Alliance, référentiel ROC (regenorganic.org)
  • A Greener World, référentiel Certified Regenerative (agreenerworld.org)
  • Regenerative Viticulture Alliance, certification RVA (viticulturaregenerativa.org)
  • FoodNavigator-USA, « Regenerative Organic Certified emerges as one of food's fastest-growing labels », mars 2026
  • Règlement (UE) 2018/848 relatif à la production biologique
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